Le jeune tromboniste suisse Samuel Blaser se partage entre New-York et Berlin. Technicien remarquable, il utilise pleinement les ressources sans bornes de son instrument avec beaucoup de finesse et sans ostentation.  C'est avec autorité qu'il mène ses projets avec des line-up souvent très impressionnants, réunissant des grands noms d'un jazz très contemporain ( un duo avec Pierre Favre, ce présent quartet avec Motian et Russ Lossing...) ; un quartet à venir avec Ducret et Gérald Cleaver sur Hat-Hut fait déjà grandement saliver !
La première écoute de Consort in Motion, son quartet avec le batteur Paul Motian et le pianiste Russ Lossing que complète le contrebassiste Thomas Morgan (qui remplace Drew Gress !) n'en fut que plus étonnante. Pour cet album, le tromboniste qui aime à visiter les basses de son instrument, ce qui lui donne une chaleur supplémentaire, s'est épris des musiciens de la Renaissance italienne pour des digressions qui interrogent la musique ancienne à l'aune d'un jazz libre et très sophistiqué. La chose n'est pas nouvelle et reste même l'un des questionnement les plus en vogue chez les musiciens contemporains : quelles sont les ponts entre les musiques ? Y-a-t-il une possibilité de mêler les visions de l'improvisation ?
Paul Motian répond dès les premières notes de "Lamento Della Ninfa" de Monteverdi, qui fut l'un des compositeurs de la Renaissance qui utilisa la Sacqueboute (l'ancêtre du trombone) de la manière très moderne. Motian, plus mélodiste que jamais caresse ses cymbales pendant que Lossing et Blaser entrelacent des phrases complexes, parfois abstraites, qui prennent l'essence de la composition sans en prendre le corps.
Musique Renaissance ?
Non, réappropriation d'un thème par un quartet de jazz contemporain, comme un standard d'un autre âge. Au pivot de l'album, on trouve "Ritornello" de Monteverdi, repris plus loin encore. Ce morceau, où Motian nous offre un solo remarquable de finesse montre la capacité de Blaser à conserver son identité dans cette musique.
Monteverdi, Frescobaldi, Marini, ce sont trois italiens lumineux, très loin de la noirceur de Gesualdo... Dans la période récente, l'hybridation musiques improvisées/musiques anciennes a été approché par David Chevallier d'une manière très personnelle et sans doute indépassable dans son exigence et sa singularité. Il y eut également un projet dont on taira le nom autour de la musique baroque fait par des américains qui doivent situer le XVIème siècle dans les chateaux de Walt Disney... Oublions-le !
Blaser a trouvé avec Consort in Motion une expression très personnelle, une approche musicale qui le confirme parmi les musiciens européens qui compte. Ses "reflections" sur des compositions de ces maitres italiens (notamment "Reflections on Toccata") sont des pièces d'une rare intelligence qui font également penser à l'un de ses compatriotes dans sa recherche d'appropriation. Les Isorythmies de Christoph Stiefel ont la même démarche, celle de donner un écho contemporain à des procédés anciens mais diablement esthétiques. Consort in Motion est un disque important, à l'approche qui pourra paraitre déroutante mais qui étonne par sa grande rigueur ; et c'est surtout l'occasion de célébrer un grand tromboniste. Ce n'est pas si souvent...

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

38-Garance