Ce n'est pas rare que d'être d'accord avec l'ami Denis. Comme lui, je pourrai avoir la tentation de me contenter de vous renvoyer sur l'excellente chronique du présent disque par Matthieu Jouan considérant que tout y est, et ce serait justice. Comme lui, je pense que ce disque revêt une telle importance qu'il est tout de même bon d'y rajouter un grain de sel.
C'est sans cesse qu'il faudrait le répéter, mais l'époque musicale est au syncrétisme, à la fusion des genres sans postures, à la liberté absolue des formes ; cherchez bien, ces pages et celles de Citizen Jazz en sont pleines.
Il n'y a qu'à regarder certaines chroniques récentes, comme celles du disque de Guillaume de Chassy ou de Bill Carrothers pour s'en convaincre : bien malveillant celui qui cherchera encore à apposer des étiquettes identitaires sur la musique créative.
Jazz, Classique, Contemporain, l'imbriquement n'est pas l'amalgame comme le dialogue n'est pas l'écrètement. C'est dans ce contexte que l'Ensemble Art Sonic présente Cinque Terre, un album où un quintette à vent, symbole de la musique de chambre des débuts du XXème, s'empare d'une musique où le travail sur le rythme et le timbre balaie toute classification hâtive.
A la barre, le flûtiste de l'ONJ de Daniel Yvinec, Joce Mienniel, et un multianchiste exceptionnel, Sylvain Rifflet. Eux Deux signent la plupart des morceaux et portent le projet artistiquement. Les retrouver sur ce terrain n'est guère étonnant : Jocelyn Mienniel avait déjà démontré la finesse de son écriture sur le morceau "Baïkal" du duo Salque/Peirani. Ici, sa suite inaugurale "Sequenza Delle Cinque Terre" a une puissance évocatrice rare et un équilibre impressionnant.
Quant à Sylvain Rifflet, ses deux albums Alphabet et surtout Beaux-Arts s'inscrivent absolument dans la même veine créative que Cinque Terre. On notera d'ailleurs la présence de plusieurs morceaux présent ici qu'on entendait sur ces deux albums, et c'est intéressant de les mettre en perspective. "Electronic Fire Gun", présent sur Alphabet suintait d'électricité et de heurts. Si on retrouve ici un motif semblable, la version est plus apaisée sans perdre son aspect entêtant, notamment grâce au travail remarquable de Cédric Chatelain.
Art Sonic étonne par le rôle assigné à ses instrumentistes non estampillés "jazz". Ainsi, dans un morceau comme "Ferrata" Sophie Bernardo au basson, Baptiste Germser au cor et Cédric Chatelain au hautbois (et au cor anglais) sont époustouflants. Dans l'approche rythmique d'abord, ommniprésente par les jeux de clés, d'embouchures et de anches. Dans leur capacité ensuite à transcender des instruments réputés peu enclins à l'improvisation, quand bien même Des musiciens comme Braxton les utilisent fréquemment dans leur créations.
Braxton. Son ombre flotte sur bon nombre de morceaux...Dans les miniatures du flûtiste ("Composition With Blue" notamment) comme dans l'ensemble des morceaux composés par Rifflet, il y a une parenté évidente avec le saxophoniste de Chicago. Pas forcément dans le résultat, mais dans l'approche, dans cette capacité à la transformation permanente par une écriture à la fois précise et libre ; une improvisation qui reste le fondement d'Art Sonic.
Tout au long de l'album, on y songe, notamment sur le morceau "Un Dessein" qui clôt l'album et que l'on retrouvait déjà sur Beaux-Arts. La pâte orchestrale, très travaillée, est à la fois compacte et extrêmement versatile. Comme sur l'album de Rifflet, elle semble pouvoir partir dans toutes les directions à la fois, mais les attaques de flûtes de Mienniel donne une impulsion différente, plus fragile.
Ce disque, proposé par Drugstore Malone, est réellement indispensable.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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