Enzo Carniel fait partie de cette jeune garde du jazz hexagonal qui bonifie parce qu'il se laisse le temps.
Ce genre de musicien qui ne fait pas lancer comme une savonette où un phénomène de foire et préfère se concentrer sur ce pourquoi il est là ; la musique. Depuis quelques mois, le sudiste fait parler de lui, à petit pas : on lui connaît un sextet, mais surtout un quartet avec le guitariste Marc-Antoine Perrio. House of Echo, son premier album exposait une musique solaire, généreuse, qui promettait beaucoup, notamment lorsqu'il s'éloignait des grammaires à la mode, type EST.
Parallèlement, le pianiste multiplie les collaborations prestigieuses, avec Christophe Leloil ou encore Raphaël Imbert. Faire sa place, doucement... Une caractéristique qui se perçoit dans sa musique, sensible et sans rodomontades virtuoses. La meilleure façon de s'en convaincre, c'est de prendre le temps -nous aussi- d'écouter Erosions, le premier album solo du pianiste, sorti sur le label "dématérialisé" NoMadMusic, qui désormais édite des beaux CD.
Quelques mots d'abord sur le label, à qui l'on devait également le très intéressant Chasseur il y a quelques mois et qui fait un travail absolument remarquable sur l'édition classique. Régulièrement, le label propose également des sorties plus orienté jazz avec un goût qui les honore.
Nous parlons d'Erosions, mais nous aurons bientôt l'occasion de traiter de Kino Sounds, reconstitution d'une partie de l'ONJ Yvinec aux allures de ligue dissoute.
Voici donc Carniel qui sort son premier album solo sur un label plutôt estampillé "classique" ou plutôt "musique écrite occidentale" ; le choix n'est pas neutre, et à l'écoute d'un morceau à l'abstraction poétique comme "Ce qui est en bas", on ne peut que le plebisciter. Le toucher est sensible, à la fois erratique et pesant, jouant avec l'écho et la vibration des cordes et bénéficiant d'un enregistrement remarquable. Avant toutes choses, c'est la gestion du silence qui impressionne chez Carniel.
Là encore, c'est une question de temps maîtrisé, qu'on retrouve également dans le très poétique "Sous la canopée" aux allures nébuleuses. Carniel à la main droite leste ; quant à la main gauche, elle aime visiter les profondeurs sans les marteler, ce qui donne effectivement à ce solo une coloration assez classique. Qu'on ne se trompe pas cependant, le jazz est le terrain de jeu favori du jeune pianiste.
En témoigne notamment cette reprise d'un standard de Clifford Brown "Joyspring", qu'il trace à grands traits décidés, gardant le coeur battant un chamade syncopée d'un morceau pour lequel il choisit l'ascèse plutôt que la déconstruction.
House Of Echo brillait par le choix de paysages chaleureux, et Erosions suit cette même direction. "Responsoria", notamment qui ouvre l'album est un morceau languide et sinueux où chaque moment abrupt paraît être lissé par un sens remarquable de la mélodie. C'est une caractéristique qu'on retrouve également sur "Erosion", au centre de l'album, où de quelques brisures éparses et étouffées, Carniel construit un paysage nébuleux mais paisible.
Il n'est jamais trop tôt ou trop tard pour se lancer dans le solo. Tout vient à point à qui sait se dessiner un univers. On constate que celui d'Enzo Carniel est à la fois fort et onctueux, et qu'il ne s'exprime qu'avec plus de force quand il s'éloigne du torrent de notes pour favoriser une atmosphère plus ténébreuse et pleine de songes, qui s'exprime à merveille dans le "Clophilia" final.
A découvrir d'urgence.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

03-Gare