Il y a peu de musiciens dont la posture musicale se résume en un geste, en une sensation, en un état. Le guitariste Luis Lopes est de ceux-ci. A peine un de ses disques débute, on songe contraction. Il y a même une image précise : le tendon de l'avant-bras qui saille pour serrer le poing. Pour que chaque phalange se durcisse jusqu'à blanchir. Pour se préparer en quelque sorte à la décharge d'électricité à venir.
Celle qui prend, qui soulève, mais qui parfois tarde à venir dans les scories latentes de ses camarades de jeu. On a vu traîner les câbles électriques de Lopes avec des batteurs drus, avec des quartet denses, avec des soufflants agressifs comme Rodrigo Amado. Ici, son duo le confronte à un autre type de metteur en son. Le saxophoniste Jean-Luc Guionnet aime sonder l'espace, sculpter la masse avec un saxophone perçant, ductile, qui travaille la matière dans la durée, pendant que la guitare s'agite, se débat, trace des droites qui mettent en les constructions collective perspective, à défaut de les distribuer à tout bout de champs sans se soucier du destinataire.
Guionnet est un musicien dont nous parlons peu en ces pages, et c'est dommageable. On l'avait évoqué lors de la chronique du Quatuor Machaut, mais c'est tout, hélas, car on ne peut pas tout évoquer. C'est un musicien qui aime la pierre, la surface, le matériau, l'espace, et qui charrie un peu de tout ça dans le souffle de son alto. Récemment, on a pu l'entendre dans un vinyl pour le label BeCoq (Fusées, à l'orgue, avec son vieux complice acousticien Thomas Bonvallet), et on le retrouvera bientôt sur le même label pour un attendu triple album en forme de Fanzine, un projet fou, avec Maxime Petit et Yann Gourdon (Soli).
Luis Lopes et Jean-Luc Guionnet, se rencontrait à l'occasion d'un concert au Culturgest de Lisbonne, et en ces terres lusitaniennes que nous mettons beaucoup en lumière ces temps-ci, il était logique que ce disque atterrisse sur le label Clean Feed. Un concert enregistré brut comme il se doit, comme sa matière première comme son essence... Une matière qui jaillit parfois à flot continu mais qui est souvent tout en nuance, à pas comptés, prenant le temps.
Il ne faudrait pas croire cependant que dans ce dialogue « Between the real and the abstract », comme il est noté à l'intérieur de la pochette, le saxophoniste musarde pendant que la guitare écope. Si la discussion est un entre-deux entre réel et abstrait, c'est que chacun prend sa part, et se trouve parfois dans le même camp, à hurler de concert pour mieux prendre part au bon vieux principe de réalité.
Une réalité tangible, tranchante, froide comme une lame de couteau. De celles qu'on tire vite, aussi promptement qu'elle pénètre au plus profond de sa destination. C'est tout le sujet de la seconde partie de ce concert, qui suit la mise en place, la revue des éléments, les espaces dévolus à chacun des solistes qui est l'affaire de la première partie. C'est un déluge, un corps à corps furieux, un tension nerveuse incroyable.
On y revient, c'est la musique de Luis Lopes. Elle prend dans la machoire et elle ne vous quitte pas. C'est même pour ça qu'on l'aime.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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