Dans un bout de Panthéon personnel, Aka Moon, le groupe belge de Fabrizio Cassol tient une place à part. D'abord parce que j'ai connu Aka Moon avant même de le savoir, dans les musiques de générique des délires graphiques de Patar et Aubier, les papas de "Panique au Village", dans les prémices des 90's, lorsque Pic-Pic André passait dans les émissions de courts métrage sur Canal+. Le fortuit a parfois des chemins biens étranges pour toucher les adolescents curieux !
Ensuite parce qu'une bonne partie du jazz que j'aime, peut être de la musique tout court, cette communication universelle qui ne doit s'interdire aucun chemin et ne doit pas se faire surplombante d'une culture sur une autre réside dans la discographie du trio belge... Que ce soit toutes ces inventions polyrythmiques, ces recherches insensées de traditions musicales lointaines et inouïes à plus d'un sens, cette vision presque militante de la nécessaire destruction des mornes mises en cases, qui évoque parfois le M-Base, tout comme d'ailleurs les musiciens belges passant dans la région pour jouer avec Dehors, Delaunay ou Chevallier (Debrulle, Massot, Thielemans...) ou mon acculturation belge... Tout m'a toujours poussé vers Aka Moon, composé du saxophoniste Fabrizio Cassol, toujours simple et précis à l'alto, du bassiste Michel Hatzigeorgiou formidable de groove et d'entente avec le batteur Stéphane Galland, véritable clé de voute de l'ensemble, toujours en recherche et en mutation.
Ainsi, depuis les premiers enregistrements inspirés par les rythmiques complexes et magnifiques des pygmées AKA de Centrafrique jusqu'au dernier album "Amazir" qui synthétisait des années de recherche, un nouvel album est toujours un évènement, une découverte, et une réflexion profonde sur les modes de créations musicales et les modes d'improvisations dans d'autres parties du monde, sans cependant que le trio ne confisque quoi que ce soit ou ne farde pas la musique originelle comme ce fut trop souvent le cas dans cette hideuse world Music.
Aka Moon dialogue, échange, pactise et fusionne si le point de fusion est trouvé... Avec cette méthode, autant dire que c'est automatique. Toujours peu disert en enregistrement malgré une présence scénique importante depuis le début de ce siècle, Aka Moon, revient avec Culture Griot, un disque mené avec le joueur malien de n'goni directement versé dans la musique Mandingue.
Alléchant, cette plongé d'Aka Moon en royaume Mandingue. Issu de la rencontre avec Baba Cissoko et son orchestre Black Machine, il brosse une très précise image de cette rencontre entre le jazz polymorphe ou le cosmopolitisme (qui est, rappelons le, la plus belle des qualités) des belges et la musique très codifiée des maliens, que Black Machine intègre totalement tout en jouant de manière ouverte, en intégrant toute les mutations récentes des "figures" comme Babacar Traoré ou Habib Koite, qui fut le compagnon de route de Baba Cissoko, il y a quinze ans.
La musique mandingue, et sa longue tradition de transmission griotique et d'ouverture aux autres cultures se prête de manière idoine à ce type de rencontre et de recherche d'un langage commun sans pré-requis ni rapport de force. on écoutera le magnifique morceau "Aka Tele" pour s'en convaincre !
Si Baba Cissoko est reconnu comme l'un des plus grands joueurs de n'goni de la planète, croisé notamment dans les deux premiers albums de Rokia Traoré, la configuration "Black Machine" est assez neuve. La puissance rythmique de ces sept joueurs de n'goni, de tama et de la version "populaire" du n'goni, le Kalemn'goni est constamment mise à l'épreuve. Elle donne à cette musique très traditionnelle une dimension résolument urbaine et moderne, telle qu'on l'entend parfois dans le super rail band de Bamako ou dans le Bembeya Jazz National (Aka Seli notamment, ou le travail d'Aka Moon, en arrière plan, est époustouflant de groove...). Il faut évidemment noter le travail hallucinant de Galland dans la conception rythmique de ces morceaux, sa capacité à adapter sans cesse son drumming à ses comparse et sa mise à disposition immédiate et constante à un groove complexe (Aka So !).
L'échange avec Aka Moon trouve de nouvelles voies, des points de rencontre inédits à cheval entre musique africaine traditionnelle et musique improvisée extrêmement sophistiquée qui trouve écho dans le magnifique morceau pivot de l'album, Aka Mali Foli ou encore Aka So, qui offre à Cassol l'occasion de démontrer son constant à-propos.
Culture Griot est un disque magnifique, à cheval entre les cultures et les musiques, qui séduira autant les amoureux de la musique africaine que les tenants d'une musique improvisée complexe et gourmande de nouvelles cultures et de nouvelles expériences... Mais avec Aka Moon, pouvait-il en être autrement ?

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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