Le fait que le pianiste Guillaume de Chassy soit un pianiste d'image et d'atmosphères, cela ne laisse planer aucun doute. Que ce soit en trio avec Kerecki et Moreau, dans ses projets avec Daniel Yvinec ou encore dernièrement dans le dernier projet d'Arnault Cuisinier, De Chassy est souvent celui qui évoque et qui colorise. Évidemment dans un exercice de soliste, le pianiste est livré, peut être finalement plus que tout autre à l'exercice de l'introspection. De la lente inclinaison vers l'intime. Ce n'est pas seulement parce que l'exercice est finalement plus banal, ou du moins plus communément admis qu'avec un saxophone ou un violoncelle... Laissons là ces remarques purement formelles ; elles n'intéresse que ceux que l'habitude rassure.
Dans un premier album solo, De Chassy avait livré beaucoup de chose dans une forme de digression musicale qui embrassait beaucoup de sa musique. Pictorial Music, sa dernière sortie chez Bee Jazz, label toujours aussi luxueux, concourt d'une autre démarche. Si De Chassy est allé enregistré à la Buissonne, ce n'est pas seulement pour se livrer à l'instrument. C'est pour évoquer des images, illustrer des mouvements... "Pictorial Music" est une musique qui s'inspire du graphiste et cinéaste Antoine Carlier et de son film "Shift" aux univers surréalistes, volontiers inquiétants et résolument graphiques. Cette démarche colle bien à l'univers de De Chassy, et à son opiniâtre volonté de casser les codes et encore mieux, les étiquettes.
Né sur scène, ce projet n'est pas une simple illustration des images.
Pendant que De Chassy joue, Carlier appose des images de son film, "remonte" en direct en quelque sorte, si bien que le résultat n'est pas unilatéral mais correspond pleinement à une improvisation mutuelle, bien plus enrichissante esthétiquement parlant.A ce jeu là, bien sur, on retrouve énormément de De Chassy dans les huit scènes de "Pictorial Music". D'abord sous forme de réminiscences de musique classique européenne : un souffle de Prokofiev dans la scène III, un trait des "Noces de Figaro" de Mozart qui s'éloigne dans la scène II en forme d'épurée Miniature, un taffetas de Beethoven qui volette dans la scène I...
Sans nostalgie excessive, ni attitude virtuose, De Chassy instaure une vraie continuité entre les scènes, jusqu'au point nodal de la scène V ou la tension jaillit des cordes et des marteaux. Que ce soit dans les images projetées que l'on peut trouver sur le net ou dans la musique même de De Chassy, on ne peut s'empêcher de penser à "L'enfer" d'Henri-Georges Clouzot, jusque dans les ostinati main gauche qui accentuent nécessairement cette tension.
Pictorial Music est un disque qui ravira tout autant les amoureux de l'image tout comme ceux d'une musique libre, inventive et sans concession ni étiquettes préconçues. Autant dire que c'est un disque qui est particulièrement apprécié par ici...

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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