Il est des disques comme ceux-là qu'on peut mettre des centaines de fois sur la platine, en savoir les paroles sans même y réfléchir, connaître chaque inflexion, chaque souffle, chaque arrangement et cependant sembler le redécouvrir à chaque écoute.
Ceci est finalement assez commun pour les disques de jazz ou les disques de musique classique ou contemporaine que j'affectionne. A la marge, c'est le cas aussi pour bien des disques de pop... Mais c'est finalement peu commun dans la chanson francophone, où souvent les textes priment, la musique se contentant d'être vaguement coloriste dans le meilleur des cas.
Le disque des Elles, groupe Caennais né dans les années 90 et qui a durablement marqué une certaine chanson francophone au point d'être mal pillé sans vergogne aujourd'hui (Dans les "chanteuses" qui se réclame des Elles, il y a aujourd'hui Ruiz ou Cherhal. Mais les moucherons ont le droit de se prendre pour des avions de chasse !), fait partie de ces parenthèses enchantées, de cette gageure finalement rarissime qui consiste à réussir un album de la première à la dernière note.
C'est le cas du second album des Elles, sorti en 1997 et sobrement intitulé "Les Elles". Ce groupe de quatre jeunes femmes, menée par la délicieuse Pascaline Herveet avait été repéré par Boucherie Production, chez qui elles ont signée deux albums. Cela pourra sembler étrange à ceux qui n'ont eu de Boucherie que la vision un peu bourrin d'un certain rock alternatif. C'est méconnaitre le flair et la finesse de François Hadji-Lazaro.
Comme peut être aucune maison de disque ne l'aurait fait, Boucherie a laissé s'exprimer cette poésie exacerbé, cet humour dévastateur, cette magnifique richesse musicale et son hybridation qui fait autant appel à la noirceur des atmosphères de Barbara, au charme piquant et indéfinissable de Pascaline et à une forme de musique de chambre fiévreuse et contemporaine (on pourra dire sans rire que par instant, Ligeti n'est pas loin et Satie, tout près). Musique de chambre, les Elles ont pris cette option jusqu'au premier degré, allant jusqu'à créer sur scène une chaleureuse et sensuelle ambiance tamisée en se parant de nuisettes... Le tout porté par deux musiciennes remarquable, tout d'abord la violoncelliste Christine Lapouze et la pianiste et accordéoniste Sophie Henry. A celles-ci s'additionne la choriste Sarah Auvray formidable de ressource, et Pascaline, qui fait absolument ce qu'elle veut de sa voix...
Dans des morceaux comme "la Chatte de Monsieur Clock", "Jeune Homme" ou "Les ciseaux pointus", on est toujours subjugué par la richesse de cette musique. Treize ans après, on cherche encore un disque de chanson francophone d'un tel niveau. Et on attend avec impatience de retrouver les nouveaux projets de Pascaline !

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