Aka Moon fait partie de ces groupes dont on ne se rend pas compte encore complètement de l'importance qu'ils revêtent en matière de création et de prescription de nouvelles voies pour explorer et défricher de nouveaux terrains d'expression musicale. Un groupe finalement trop passé sous silence, parfois un peu négligé au regard de son importance dans l'évolution du jazz et des musiques improvisées européenne depuis les années 90 et qui a contribué à faire de la Belgique l'une des scènes les plus pétulante du jazz en Europe et dans le Monde.
A l'occasion de la sortie de "Black Machine", le premier album du trio belge depuis 2005, nous avions déjà eu l'occasion d'évoquer la propension d'Aka Moon à toujours être en perpétuelle invention, en perpétuelle recherche d'une nouvelle grammaire musicale, d'un nouveau langage qui augmente un peu plus les ressources d'un groupe qui semble ne se fixer aucune limites, mais au contraire de toujours remettre sa musique en jeu au regard des nouvelles influences, des nouvelles études, des nouvelles rencontres. La sortie récente d'un disque avec le big-band de DJ Grazzoppa, dont nous reparlerons rapidement, prouve cette écoute et cette remise en cause permanente !
Il ne s'agit pas de capter et de violenter comme c'est trop funestement le cas dans toutes les odieuses tentatives de faire une "World Music" ou une "Sono Mondiale". Il s'agit au contraire d'avancer en cohésion pour chercher une musique cosmopolite, ce qui est le contraire d'une musique universelle. Si l'on y réfléchit un instant, on est même en droit de penser qu'Aka Moon ne pouvait voir le jour qu'en Belgique, ce magnifique pays, grand comme un monde, capable d'accueillir toutes les cultures et tous les horizons sans nationalisme surplombant et fierté mal placé ; puisse les schieve vlaamse s'en apercevoir un jour... Mais c'est un autre débat .
Aka Moon, que le saxophoniste Fabrizio Cassol partage avec le batteur Stéphane Galland et le bassiste électrique Michel Hatzigeorgiou est fameux pour tirer son nom de la tribu pygmée de Centrafrique Aka où le groupe a passé plusieurs semaines au début de la décennie 90. Cette tribu, dont la pratique musicale faite de polyrythmie et de traditions contrapuntique assez unique aux monde, est connue pour avoir notamment suscité l'intérêt de grands compositeurs contemporains comme Ligeti. De ce voyage, Aka Moon a ramené plus qu'une vision augmentée de la musique mais également une ouverture sans limite au Monde et aux autres.Si l'on ajoute à cela un intérêt grandissant pour les expériences du M-Base de Steve Coleman qui font florès en ce début de décennie, on obtient un son particulier et une architecture extrêmement sophistiquée.
Après un premier disque sobrement intitulé Aka Moon, récit d'une rencontre en pays pygmée qui posait là une musique en mouvement avec cette section rythmique roborative et d'une rare complexité vient "Rebirth", album live enregistré au KAAI en octobre 93. Rebirth est un acte fondateur, une démonstration sur scène de la luxuriance du propos et de la cohérence de la démarche.
Reprenant le même matériel musical que le premier album dans un continuum permanent, "Rebirth" approfondit, complexifie, durcit également d'une certaine façon la musique. la basse d'Hatzigeorgiou virevolte, et la batterie de Galland multiplie les fausses pistes et les illusions polyrythmiques tandis que l'alto de Cassol le porte au feu du groove... En bref, le galvanise !
Le triangle formé par les musiciens d'Aka Moon est égalitaire, isocèle, sans prédominance durable d'une de ses arêtes. L'originalité de Rebirth, c'est de mélanger les thèmes, de les enchevêtrer dans une improvisation ouverte, comme jamais rassasiée et toujours en perpétuelle transition. Pour exemple, l'introduction de la partie 3, avec cette construction bancale de Galland prend toute sa solidité avec l'arrivée de la lourde basse de Hatzigeorgiou. Cette cohésion, cette construction où l'éventuel sol de sert à rebâtir différemment les thèmes apportent à Rebirth une vraie modernité.
Plus de quinze ans après, cela étonne toujours tant elle semble toujours aussi vivace. Rebirth est un grand album, par un groupe qui n'en a pas fait de mauvais. C'est surtout la naissance d'un langage de jazz qui n'a pas fini de faire des émules. A juste titre.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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