Inutile de refaire une longue introduction pour tresser des louanges au label Budapest Music Center, il y en a à longueur de ce blog et d'ailleurs pas plus tard qu'en début de ce mois. BMC est le label des rencontres transfrontalières quand elles ne sont pas transcontinentales.
C'est encore d'une rencontre qu'il s'agit, entre trois musiciens européens ancrés depuis longtemps dans le paysage du jazz, que l'on croise dans divers projets, parfois en brillant leaders, parfois en sidemen, mais avec toujours une influence décisive sur le propos et sur le ton donné à l'album. Trois personnalités fortes, avec un univers reconnaissables et un esprit voyageur... D'abord, Hans Lüdemann, pianiste allemand exilé aux Etats-Unis qui a enregistré très jeune avec Paul Bley et dont la carrière s'oriente beaucoup vers la musique contemporaine, et qui utilise un "piano Virtuel" qui séquence des sonorités et joue beaucoup sur l'altérité des sons ; ce parcours se ressent beaucoup dans certains morceaux très écrits. Sébastien Boisseau ensuite, contrebassiste que l'on va cesser de présenter, tant chacune de ses prestations est saluée sur ce blog, de MKMB à son trio avec Darche et Gado ! Enfin, le batteur Dejan Terzic, yougoslave de naissance mais qui vit en Allemagne depuis longtemps. Batteur très coloriste, il a enregistré avec Chris Speed ou Nils Wogram.
Bref, une alléchante triplette, sous le signe de l'improvisation et du voyage, ou plus particulièrement de son évocation. La rencontre s'est faite en Allemagne, à l'occasion d'une présentation mutuelle, et c'est donc poursuivie à Budapest, où ce Rooms a été enregistré dans un contexte particulier, celui de l'éruption du volcan islandais, lorsque toute l'Europe était bloqué, a fortiori ces musiciens. Coincés à Budapest à jouer de la musique ; il y a des sorts moins enviables ! Cet état de fait a manifestement considérablement influencé la musique, que l'on devine teinté de temps suspendu, voire de nostalgie dans des morceaux comme "To Be or Not To Have" ou "Steine", et toujours cet attraction pour le lieu dans lequel est né la musique, ces fameuses pièces ("Rooms") qui peuvent être luxueuses et amples, où au contraire portant au rêve dans le papier légèrement défraichi d'une chambre d'hôtel de tournée...
Dans ce trio où Boisseau joue le rôle du point d'appui élégant et lumineux, sachant se faire groove ("Steine" ou "Orientierung"), Lüdemann jouit d'une parfaite liberté complété par un batteur extrêmement attentif. Il semble prendre parfois beaucoup de plaisir à jouer avec son piano virtuel, s'offrant parfois quelques superfétatoires friandises (Le Balafon était peut être de trop...) mais en général avec une justesse et un à-propos louable... Il y a beaucoup lyrisme dans son jeu, et un sens de l'improvisation qui complète vraiment un sens de l'écriture très intéressant. Voir à ce propos "Prinz" où le trio déconstruit absolument le standard "Someday my prince will come" en le complexifiant et en le brisant comme pour mieux le reconstruire à l'envers. Rooms est un disque qui confirme s'il en était besoin la vivacité et la perpétuelle réinvention des improvisateurs européens, et cette volonté nouvelle de trouver un langage commun. Une belle réussite...

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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