Il y aurait tant à dire sur les duos de Joelle Léandre. Ils sont nombreux, volubiles et magiques, tant de qualificatifs qui ne résumeraient pas eux seuls le talent et l'implication. On avait parlé il y a peu de cette rencontre avec Braxton que nous espérions depuis tant d'années. Rencontre au sommet dans un petit café flamand en 2007, entre deux improvisateurs en lévitation. l'année 2010 n'est pas finie que la contrebassiste nous propose à nouveau une rencontre mythique, de celles qui fondent une discographie hors du commun...
La violoniste India Cooke est une sorte d'alter-ego de la contrebassiste, qui aurait choisi la transmission par l'apprentissage plutôt que par le souffle implacable de la scène, mais dont le passé est fait de pont tracés entre la musique contemporaine et le jazz, Stravinsky ou Xenakis, tout en enregistrant avec Larry Occhs ou Sun Ra... Leur rencontre ne date pas de ce Journey enregistré en 2008 ; le périple est plus ancien et date de 2004, pour le disque Firedance... Ce concert de 2008 dans le cadre de "L'International Society of Improvised Music" est comme une nouvelle expérience, brassant des dizaines d'influences, voyageant sur divers continents jusqu'au confins de l'Asie ou aux tréfonds d'un paganisme allant chercher au plus profond du son une spiritualité qui fusionne les deux archets.
Tout d'abord, il convient de dire que l'enregistrement réalisé pour le compte du petit label lituanien No Business (vous pouvez commander en ligne et écouter quelques morceaux !) est précis, et renforce l'impression de fusion tant les micros sont proches des cordes et emplissent parfaitement le silence, jusqu'à nous faire ressentir profondément chaque frottement des crins et chaque cliquetis de métal. Le son toujours incroyable de Léandre, plein, profond, intense, prend une puissance inouïe. Il s'imbrique avec bonheur dans le jeu d'archet fluide et bouillonnant de Cooke. Journey s'accompagne par ailleurs de photos en un Noir & Blanc élégant qui montrent l'intensité de la rencontre.
Nul affrontement ici, le titre dit tout : Journey est un bout de chemin ensemble vers les musiques intérieures, vers les contrées ténues de l'instant. les six périples passent par différents états sans frontières, se font presque transcendantaux dans un déferlement qui tient autant aux instruments qu'à la voix portée de Joëlle Léandre lorsqu'elle s'emplit de sa contrebasse. Pas d'affrontement mais une lutte intérieure comme dans le Journey I, des entrechocs, des circonvolutions, de l'émotion ; de la vie...
Les fulgurances portent l'album. Le Journey IV est une construction incroyable ou chaque crin des deux archets se fait sensible. Le son de Léandre est massif, il soutient les heurts de Cooke qui s'en trouvent propulsés. Le jeu de Cooke est extrêmement référentiel à la Great Black Music, va chercher parfois des rhizomes de blues, des fragrances du sud dans son jeu pulsatil. La rencontre est âpre et enlevée.
Elle n'en est que plus belle.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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