La nouvelle sortie du Label Hat-Hut était parmi les plus attendus de ces dernier mois. Imaginez !
Anthony Braxton en 1972 avec Dave Holland à la contrebasse et Philip Wilson à la batterie pour un trio dans une première partie, puis avec John Stubblefeld aux anches, Barry Altschul aux percussions, Jane Lee donnant de la voix en compagnie de l'inamovible Holland pour un quintet dans une seconde partie ! Cet évènement fut enregistré dans une salle new-yorkaise, le programme se faisait plus qu'alléchant, d'autant qu'il constitue, avec cette double formation une sorte de transition, d'évolution in vivo du travail du multianchiste.
En 1972, le saxophoniste n'a pas encore cet aura qui a fait de lui un musicien majeur, ce qui prendra corps, au fur et à mesure que son travail s'affinera dès le milieu des années 70. A l'occasion de ce concert, la musique de Braxton est encore influencée par son pavé lancé dans la mare en 1969, ce For Alto magique plein de rage et d'innovation. C'est d'ailleurs tout le propos du trio qui ouvre l'album. Un trio d'une sécheresse incroyable, où la base du triangle composé de Holland et Braxton joue droit devant quand Philip Wilson en arrière plan développe des sciences de rythmiques coloristes, fait d'effleurement de métal et de frottement de caisse claire.
La composition 6 N puis 6 0 qui correspondent au premier morceau et qui sont dédié à un batteur (Jerome Cooper) et à un pianiste (Frédéric Rzewski) sont dans la droite lignée de For Alto. Braxton domine les débats d'un alto leste et étincelant, joue au chat et à la souris avec Dave Holland dont le jeu est limpide et diablement tendu. Les phrases se répètent et se double pour soudain s'écarteler dans un déluge ; il y a notamment un solo plein de bruit de fureur au centre de morceau qui rappelle la puissance absolue que peut avoir Braxton, surtout lorsqu'elle laisse place à un solo d'une rare pureté à la contrebasse.
C'est sur le standard -dira-t-on assez un jour l'importance des standards chez Braxton ?- « All the thing that you are » que le trio prend toute sa puissance collective, dans une configuration soudainement plus égalitaire. On sait ce morceau particulièrement apprécié par Braxton. Il l'a d'ailleurs repris sur son quatre faces de standards en 2003, dans une version plus maîtrisée et plus technique mais sans cette urgence, cette intrinsèque volonté de s'inscrire dans la Great Black Music de ses origines chicagoannes. Le phrasé de Braxton est magnifique et le rythme imposé par ses comparses transforme se morceau en un jouissif développement de toutes les ressources d'un thème...
La transition se fait soudaine avec les deux compositions 6 P (I & II) qui suivent en quintet. On entre dans une musique en gestation, en création qui est une sorte de matrice du travail futur de Braxton, un entre-deux où la voix-instrument de la grande Jeanne Lee se fait scateuse fantomatique et travaille avec ses comparses la masse sonore. On décèle, notamment dans le dernier morceau ou Lee chante intelligiblement, des fragrances de ces musiques écrites contemporaines qui ont toujours tangenté la musique de Braxton, le tout avec une formation qui a de fortes réminiscences de Circle dans son line-up.
A l'écoute de cette quasi césure entre deux univers qui forment pourtant un tout d'une extrême cohérence, on comprend avec acuité cette phrase de Braxton : "I know I’m an African-American, and I know I play the saxophone, but I’m not a jazz musician. I’m not a classical musician, either. My music is like my life: It’s in between these areas." Certains passages de 6 P I pourrait même évoquer son travail des plus récents sur les Ghost Trance Séries !
Un disque indispensable qui nous permet une fois de plus de comprendre le cheminement d'un artiste aussi complexe.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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