On avait laissé Stephan Oliva en solo dans les limbes cinématiques à la recherche des fantômes de Bernard Hermann. Une captation live pour le label "sans support physique" de l'ami Stéphane Berland, Sans Bruit. Oliva, comme il aime souvent à l'être, se trouvait seul avec son piano et seul dans les images, cherchant comme la pellicule la lumière et la couleur juste, fusse-t-elle juste une nuance de noir ou de blanc. Dans les images, oui, sa musique s'insinue dans l'histoire. L'interprétation épouse la mise en scène ; réalise l'image pour l'auditeur, appelle les âmes des monstres sacrés : Dennis Hopper, Harry Belafonte, Gene Tierney dans un ciné-club personnel que la belle pochette évoque...
Oliva aime le cinéma, c'est un fait ; pas forcément le cinéma marqueté ou bassement normé comme il a la fâcheuse habitude d'être devenu, mais plutôt les chimères en Noir & Blanc ou dans la couleur improbable d'un Hollywood plus triomphant par sa créativité que par ses résultats boursiers. Hermann c'était, au delà d'Hitchcock, Wise ou Mankiewickz... On croise d'autres cinéastes ici ou là dans Film Noir : Kubrick ou Wilder, Welles ou Preminger, accompagné de compositeurs comme Mancini, Lewis ou Sato Masaru.
L'histoire d'Oliva avec Philippe Ghielmetti au fil de ses labels successifs (Sketch, Minium puis (Illusions)...), ainsi qu'avec Stéphane Berland n'est plus à exposer tant leurs collaborations fructueuses se multiplient, toujours autour du Stenway de Pernes les Fontaines, dans l'antre de Gérard de Haro qui fait encore ici des prouesses -ce qui devient presque redondant, tant c'est permanent !-. Film Noir est de ceux-la, et peut-être le plus abouti, le plus référentiel, le plus intime.
Film noir s'ouvre sur la musique de John Lewis pour le film "le coup de l'escalier" de Robert Wise. C'est une descente dans les bas-fonds et les ambiances interlopes qui se développent main gauche par un Oliva transcendé. Noir/Blanc, tous les films choisis n'ont pas en commun que la pellicule et le clavier, mais aussi des histoires de tensions raciales ou de vie nocturne quelque peu mouvementée. On perçoit ce sentiment doucereux de duplicité des sentiments dans chacune des voies choisies par Oliva, dans le choix pesé de chacun des accords, dans ce temps suspendu qui éclaire faiblement les yeux brillants d'une fièvre absente de Gene Tierney dans "Le mystérieux Docteur Korvo" de Preminger.
Du piano d'Oliva sorte des ambiances de rue vide, l'asphalte mouillé par une pluie récente, à peine éclairé par un lampadaire blafard qui dessine des ombres et des fantômes. Une mélancolie semble s'emparer parfois de la musique, une légèreté à la Satie dans "Le baiser du tueur" de Kubrick ou dans "Le Privé" de Robert Altmann qui annonce l'arrivée de Phillip Marlowe sur les touches légères du pianiste. On y découvre aussi des moments de doute ou de tension, des morts certaines et des lentes poursuites psychologiques, patent dans la musique de "L'ami Américain" de Wenders...
Film Noir se ferme sur une suite consacrée à Kurosawa Akira qui réjouira les fans du maître. Sombre et grave, elle se centre sur la main gauche et s'égraine comme la mélodie pluvieuse et perdue des rues sombres d'Asakusa. Il est incroyable de penser qu'une seule mélodie interprétée avec émotion et détachement puisse évoquer aussi fidèlement un cinéaste ou une œuvre cinématographique. C'est toute la prouesse d'Oliva.

C'est tout le propos d'After Noir, qui est sorti chez Sans Bruit concomitamment, comme une complicité affirmée, comme les bonus des DVD qui ont donné une deuxième vie à ces films. Est il possible que les bonus soient d'une qualité équivalente, si ce n'est plus que l'original ? After Noir est en tout cas un exercice plus intime, qui en dit encore plus long sur la relation entre Oliva et le Cinéma. Ici, point de film à part entière, pas d'ombres d'acteurs mais les acteurs eux-même sur une musique qui appartient pleinement à Oliva. Les personnages et leur psychologie. Leur aura. La rudesse de Robert Ryan qui fait de sa prestation dans "Dangerous Ground" une longue cascade. L'ingénuité de Piper Laurie quand elle n'était pas encore la mère déviante de Carrie, même si l'on perçoit des ruptures dans le jeu du pianiste...
Le centre de l'album est une longue suite qui évoque les grandes figures du film Noir : Bogart, Mitchum... Mais toute l'émotion possible est contenue dans le portrait de la divine Gene Tierney, qu'Oliva semble placer dans sa musique comme le joyau d'une noirceur étincelante qu'a toujours été son jeu. Il y a dans ce dernier morceau, pourtant court, la grâce des geste et la profondeur des regards. La Laura de Preminger semble danser pour nos oreilles sur les touches d'Oliva, à tel point qu'on s'étonne de ne pas y trouver "la main gauche du Seigneur" de Dmytryk ; le titre du film aurait pourtant été diablement à propos... Heaven Can Wait !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

 

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