D'Elise Caron à Jeanne Added en passant par Claudia Solal, les voix du jazz hexagonales, souvent féminines, se distinguent, en surplus de leur talent, par cette capacité inouïe à sublimer un univers, à créer un monde très personnel qui dépasse souvent les simples barrières de la musique pour fureter du côté des mots et des images qui construisent un imaginaire. C'est une des raisons, au delà de la qualité intrinsèque des productions, pour que nous défendions régulièrement ces artistes en ces pages.
Parmi ces musiciennes, Emilie Lesbros représente, comme Marion Rampal que nous évoquions il y a peu, la jeune génération bourrée de talent et forte d'un univers très riche qui ne peut qu'interpeler. De Marseille, comme Rampal, Emilie Lesbros multiplie les expériences et les fausses pistes, les envies et hybridations sans ne jamais céder à quelconques mode ou démonstration. De la "statue du commandeur" du contrebassiste Barre Phillips qui a accompagné son début de carrière à Rosa, son groupe de Rock, Emilie Lesbros a démontrer sa polyvalence et son envie de développer son monde fait d'instruments fragiles et détournés qui soutiennent une technique vocale parfaite sans démonstration. S'il s'agit avec cet album d'attirer au sol des chimères faites de violons chancelants et de boîtes à musique de guingois, nous l'avons définitivement trouvé.
A l'écoute d'Attraction Terrestre, le premier album solo d'Emilie Lesbros qu'on avait déjà aimé dans dialogue, un enregistrement de la collection microscope de Rude Awakening, en compagnie de Lionel Garcin, l'oreille inattentive ira cherché ses habituelles références chez les chanteuses atypiques. Björk ici, Camille là, Diterzi ailleurs... Si certaines sont flatteuses, il faut remettre ceci dans un contexte musical : ce n'est pas parce qu'une chanteuse utilise une technique vocale étendue (chant de gorge, scats fébriles, nombre d'octaves...) que son monde ressemble à un autre. Et Emilie Lesbros, en choisissant clairement la voix des musiques improvisées a désigné le sien ; on reconnaîtra d'ailleurs, dans certains bouts rimés les empilages de mots de Joëlle Léandre, avec souvent ce même humour décalé et créateur.
La mezzo-soprano construit des musiques rêveuses, pleine d'elle-même et d'un rapport entier et charnel à la musique. De l'éther de "Clapotains" à l'acidité de "Emptiness", elle a dessiné ce monde à son image, d'une inusable fragilité. L'attraction terrestre comme un attrait au monde ou l'ancre qui tisse et les mots et guide la musique pour ne pas sombrer dans l'inconnu ? En tout cas une sacrée performance qui interroge nombres musiques, de la chanson dans "Attraction Terrestre" aux techniques vocales empruntées à la musique anciennes où à des traditions orientales, notamment...
Il serait cependant réducteur de limiter Lesbros à une simple vocaliste, tant ses qualité de violoniste et de pianiste ajoute un peu plus au mystère et à la qualité de cet album. Du violon languide qui accompagne "Dla Ciebe" le premier morceau de l'album aux formidable jeu d'onomatopée dans "In'citation'", Emilie Lesbros visite seule des mondes étranges et très personnels, usant de re-recordings et de boucles, et cherchant les limites des instruments : la distorsion des lamelles du bendir dans "Stop Singing" ou l'incertitude d'une boîte à musique dans "Berce Mozart".
Le résultat est tout simplement une réussite et certainement l'une des bonnes surprise de cette fin d'année par sa qualité et son originalité.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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