J'avais reçu en 2009 une démo épatante de la chanteuse Maria Laura Baccarini, destinée à mettre en lumière un sextet remarquable autour d'elle et du violoniste Régis Huby avec lequel elle a enregistré le remarqué All Around au début de cette année. Les trois titres de ce qui s'appelait déjà Furrow rendaient hommage à Cole Porter avec à la fois une véritable déférence pour cet auteur très important et une volonté de dépoussiérer les bulles de savons un peu sèches et les paillettes vaguement défraichies qui avaient porté aux nues cette figure de Broadway et le ressortir lavé de tous clichés. C'est donc un plaisir de le retrouver publié en disque complet chez Abalone, agrémenté de plus de chansons mais tours aussi séduisant.
Les arrangements très raffinés de Huby, alliés à cette voix capiteuse et très incarnée de Maria Laura donnent aux chansons de Porter une nouvelle jeunesse ; chaque morceau est trituré, déconstruit et entraîné vers d'autres univers, dans d'autres dimensions plus contemporaines, plus rock, délivrées de tout clinquant et qui rendent plus hommage à la musique de Porter que l'avalanche de violons... L'exemple le plus patent est sans nul doute « My Heart Belongs to Daddy », au centre de l'album. Il est dans les oreilles de chacun grâce à Marilyn Monroe et Baccarini arrive à s'en départir ; par son interprétation impeccable d'abord, mais surtout par un écrin ourlé et ajusté à sa voix.
Chacun des morceaux est une petite forme qui s'enfle avant de revenir à l'essentiel, creuse un sillon (Furrow) continu de rythmique et de timbres qui permettent à la chanteuse et comédienne de laisser libre cours à une large palette de sentiments. Pour construire une ambiance à la fois chaleureuse et fragile, le violoniste compose énormément autour de son alliance avec le clarinettiste Roland Pinsart. Ce dernier est la véritable pièce maîtresse de cet orchestre. Son jeu de clarinette basse, notamment sur « Night and Day » est absolument remarquable, donne aux morceaux une dimension abstraite qui offre un peu plus de mystère.
Baccarini brille dans cet hommage d'un soleil différent que dans ses précédentes apparitions. La chanteuse vient du monde des « musicals », et a rencontré la plupart des musiciens dans le spectacle « La nuit américaine » de Lambert Wilson. Elle sait impulser dans cet univers de nouvelles idées grâce à une technique vocale remarquable ; mais aussi de ce sens de l'ironie qu'on avait déjà perçu sur All Around. Ainsi le « One Of Those Things », garde dans sa voix son côté velouté et caressant bien que bousculé par la section rythmique vigoureuse du batteur Eric Echampard et de Guillaume Séguron que l'on est content d'entendre de nouveau, tant on l'aime ici depuis son très aventureux « Witches » enregistré chez AJMI au début de ce siècle...
Ce morceau, comme d'autres, en ressort à la fois différent et immuable, fort de son écriture impeccable mai habillés de nouveau atours moins luxueux mais plus solides, sans mousselines inutiles mais tramés de tissus plus précieux... Et surtout plus électriques ! Au centre du sextet, Séguron/Huby et Olivier Benoit se jouent de nappes électriques parfois agressives (« Love For Sale » qui clôt l'album en feu d'artifice) ou oniriques (l'ouverture de « What is Thing Called Love ») qui trace l'identité de cet album. La guitare d'Olivier Benoit qui délivrent des riffs courts et nerveux qui donnent un relief différent aux chansons suaves de Porter. Un ton plus aigre-doux et en décalage vis-à-vis des textes des chansons (notamment « I've Got You Under My Skin ».) mais qui colle peut être plus à la vie tapageuse de Porter, et à cet humour dévastateur qui transpire de chacune de ses chansons et de ses textes...
Que ceux qui ont dit pis que pendre de Benoît après son très beau solo écoutent avec attention –avec contrition ?- sa prestation dans un morceau comme « Anithing Goes » qui ouvre l'album. Sa grande justesse devrait clore à jamais toute discussion oiseuse –et réactionnaire-...
Furrow est la bonne surprise de cette fin d'année. Un projet à la fois très ambitieux et très accessible, réussissant à la fois à rendre hommage à un grand nom de la musique populaire du XXième siècle, tout en évitant la naphtaline et le second degré. Un disque très réjouissant qui permettra d'attendre impatiemment les nouveaux projets de cette Maria Laura Baccarini qui nous laisse absolument sous le charme.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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