Véritable réunion de légendes de la musique improvisée, le Stone Quartet, ce groupe où la contrebassiste Joëlle Léandre côtoie trois New-Yorkais, avec qui elle joue dans cette formation depuis six ans, propose un troisième album enregistré Live dans un festival étasunien. On y retrouve avec plaisir, pour l'accompagner, le violoniste Mat Maneri, ici au seul alto, la pianiste Marilyn Crispell et la trompette de Roy Campbell. A eux quatre, les musiciens doivent avoir joué avec toute la galaxie de la musique improvisée, de William Parker en passant par Barre Phillips.
Ce Stone Quartet tient son nom d'un club New-Yorkais, mais dans les albums précédents comme dans celui-ci, l'analogie avec la Pierre est aussi largement présente. Par son rapport à la matière, sa solidité et son aridité, le quartet sédimente une musique complexe et en constante renaissance qui infiltre la masse du silence. La personnalité très forte d'une musicienne comme Joëlle Léandre apporte également une dimension volcanique parfois sous-jacente, comme une coulée endormie qui ne demande qu'à s'enflammer.
On aurait pu déjà parler du Stone Quartet si j'avais eu le temps de me rendre au concert qu'ils ont donné en 2011 dans le cadre de Banlieue Bleue. Le concert, comme celui capté au festival Vision pour le label Ayler Records, fut parait-il mémorable... De toutes les façons, tous les festivals auxquels le quartet a participé a notoirement fait grimper le nombre d'épithètes laudateurs chez les chroniqueurs musicaux. Autant le dire, quitte à tuer un bien mince suspens, Live at Vision Festival va connaître ici le même sort.
Composé de deux morceaux, deux « visions » improvisées où la discussion intense entre musiciens qui se connaissent par cœur atteint souvent des sommets, le Stone Quartet impressionne par sa capacité à multiplier les prises de paroles communes et les apartés, les moments de collusions et les face-à-face spontanés. La force de l'ensemble est d'avoir, chacun, connu des moments de duo respectifs ; le carré est parfait car les affinités électives s'entremêlent pour créer le point d'union de cette musique, non loin du point de rupture. En mouvement sur une brèche à la fois aiguisée et solide...
Tout commence dans cette « Vision One », longue comme un manifeste. Avant de se faire rejoindre par le piano de Crispell et la trompette toute en tension de Campbell, le duo de cordes et d'archets de Maneri et Léandre, qui tangente l'album sans jamais faiblir dans son intensité, créé une atmosphère d'une incroyable richesse. Dans la recherche de sympathie des timbres de l'alto et de la contrebasse, comme dans l'énergie de ces cordes frottées, Léandre et Maneri fondent une musique en liberté qui traverse l'univers de Berg ou de Schöenberg, entre autre. Entre la fragilité claudicante de l'alto qui visite une musique microtonale et l'autorité bouillonnante de Léandre, le dialogue s'instaure dans des claquements fermes de cordes et des archets fureteurs. Cette discussion est la colonne vertébrale du Stone ; c'est même son identité...
En parallèle à ce dialogue, le piano de Marilyn Crispell, véritable pierre angulaire de cette improvisation, vient éclairer un peu plus ce propos en recherchant un liant constant, et en libérant par là même la fougue de la contrebassiste Il faudra pour s'en convaincre s'imprégner de la voix de Joëlle dans le dernier tiers de « Vision One », au milieu de la flûte de Campbell, avant de s'offrir un solo magnifique tout en pizzicati, pour envisager le rôle majeur de la pianiste.
Au milieu de tout cela, Roy Campbell est plus sombre, jouant la rupture et l'empourprement. Assez discret dans la première partie de « Vision One », il prend peu à peu la parole, notamment dans sa relation privilégiée avec Crispell. Ce sera d'autant plus flagrant dans un « Vision Two » sépulcral qui fait suite aux dispositifs de tensions apparu dans les dernières minutes du premier morceau, qui libèrent l'acrimonie des autres comparses.
Live at Vision Festival est disque entier et intransigeant qui consacre quatre musiciens d'exceptions qui savent jouer ensemble sans faux-semblants ni virtuosité mal placée. On remerciera encore Ayler Records de l'ami Stéphane Berland d'avoir encore une fois été dans le bon coup et de soutenir ce disque qui permet encore une fois de constater l'insolente bonne santé des musiques improvisées.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

102-Garance