Retrouver l'élégance du pianiste Guillaume de Chassy est toujours un plaisir doublé d'un évènement. Depuis 2008, l'ancien comparse de Daniel Yvinec revient avec un nouveau disque tous les deux ans, traçant un propos musical entre goût pour l'épure et amour de l'image, qu'elle soit contemplative ou en mouvement. Dans son dernier disque, Pictorial Music, il jouait en solo avec un vidéaste qui projetait les images d'un film sur lequel il improvisait... Entre sa formation classique et le goût des expériences, Guillaume de Chassy a toujours su trouver une voie élégante et très personnelle soutenue, comme pour ce disque, par l'excellent label Bee Jazz.
C'est avec un trio sans batterie qu'on le retrouve avec Silences, un album enregistré dans le cadre mirifique de l'Abbaye de Noirlac dans le Cher, où le tubiste Michel Godard a récemment enregistré une relecture de Monteverdi dont nous parlerons très vite. Dans une atmosphère très chambriste qui doit sans doute beaucoup au rigorisme cistercien des lieux, il invite le contrebassiste Arnault Cuisinier et le clarinettiste Thomas Savy à une discussion ininterrompue qui semble habiter les pierres consacrées. De compositions délicates en libres divagations sur des thèmes de compositeurs classiques qui lui sont cher (Schubert, Poulenc, Chosta...), le pianiste trouve avec ce trio une formule très séduisante et qui lui ressemble. Ainsi ce magnifique « Du côté de Chez Prokofiev » qui expose le Concerto pour Piano N°2 Op.16 par la main droite de De Chassy, avant d'être rejoint par Thomas Savy, regorge d'inventivité et de douceur. L'un des secret de cet album, de ces Silences ordonnancés par les musiciens, c'est l'approche charnelle de leur musique. Ainsi, Savy est enregistré très prêt, ce qui permet de capter chaque respiration et chaque mouvement des clés comme une petite rythmique intime. Il y a dans cette musique un mélange de sérénité et de gravité qui tangente tout l'album, dont le format court, comme une miniature, va droit au but. C'est toute la force de « Majeur », au centre de l'album, la joute amicale entre le pianiste et le clarinettiste Thomas Savy est formidablement dense et complexe tout en restant charnelle.
On avait été habitué à entendre Thomas Savy dans des projets relevant d'un jazz plus classique. C'est un vrai plaisir de le découvrir dans ce registre plus hybride, à la lisière de plusieurs genres et de plusieurs expressions. Le jeu de timbre qui le lie à De Chassy, cette constante recherche de la couleur la plus épurée et la plus tempérée possible (« Du côté de Chostakovitch Part I & II ») fait des miracles et plonge l'auditeur dans une béatitude aussi contemplative que luxueuse. Pour fermer le triangle, le pianiste s'appuie sur sa vieille complicité avec Arnault Cuisinier. Le contrebassiste a déjà travaillé avec le pianiste, dans un quartet qui avait enregistré Fervent en 2010 ; lui aussi passionné d'image, Cuisinier apporte le raffinement de son jeu d'archet comme la précision de sa rythmique. L'atmosphère qu'il arrive à créer avec ses deux comparses, tant au niveau des timbres que de la rythmique en fait très clairement le pivot du trio. Ainsi dans le très beau « Du Côté de chez Poulenc Part II », Cuisinier apporte une douceur onirique qui s'entremêle avec bonheur avec la clarinette.
Silences est un bijou d'épure. En douze morceaux courts comme autant de petits haïkus qui capteraient la solennité et la spiritualité des lieux, les musiciens travaillent une musique improvisée dont la sobriété n'entame en rien la grande subtilité. C'est toute la force d'un disque magnifique qui compte déjà parmi les meilleures surprises de l'année.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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