La période des vacances étant tout à fait idéale pour s'enfoncer des sommes que l'habituelle aliénation du travail salarié ne permet qu'imparfaitement, je viens de terminer dans la quiétude du soleil ardèchois le livre du grand critique pop Simon Reynolds, Retromania, sorti chez "Le Mot Et Le Reste", maison dont il faut saluer l'investissement constant dans la littérature musicale. L'essai de Reynolds a fait beaucoup parler de lui ces derniers temps, notamment dans la presse spécialisée qui dissèque chaque mois les "nouveautés" en s'extasiant sur la nouvelle starlette mainstream et le fait de société fabriqué qui l'accompagne (de la robe en viande à la sex-tape, l'arsenal est pour le coup désolant de créativité). On pourrait y voir de l'ironie, c'est sans doute de l'inquiétude mêlée. A toujours ressortir les mêmes consternantes âneries en boucle, il est possible que ça finisse par se voir. Il y a bien des magazines de Jazz qui mettent Miles Davis en couverture 7 fois par an en moyenne !
Retromania est un essai musicologique, philosophique et surtout amoureux d'un critique de 50 ans qui tire le bilan et regarde l'état de la Pop Music actuelle et son goût mortifère -selon lui- pour la revisite quasi systématique des "genres" précédent plutôt que l'invention d'un nouveau matériel musical révolutionnaire. L'anglais désormais installé en Amérique l'analyse de manière très documenté au regard des penseurs du modernisme, qu'ils soient philosophes, sociologues, architectes, compositeurs ou tout simplement guitariste punk. A plein de points de vue, ce livre est le contrepoint critique du Mainstream de Frédéric Martel ; le parti-pris d'un acteur de la musique qui a vécu deux vagues de régénération de la grammaire de la pop en tant que fait de société (le Punk et les Raves) et qui a la Nostalgie de ces périodes fourmillantes de nouveauté, qu'il aimerait, comme une douce drogue, vivre de nouveau. On pourra gloser sur la réelle "avancée" qu'a constitué le Punk, aussi conservateur musicalement qu'il était révolutionnaire politiquement.
Mais ce n'est pas le propos.
Le résultat est brillant, documenté et embrasse des questions très différentes qui appellent des réponses elles aussi contrastée : celle de l'Industrie de la Pop et celles des pratiques des "consommateurs de musique" avec l'arrivée de l'Internet et de la dématérialisation. Le tout émaillé d'exemples démontrant le savoir encyclopédique de Reynolds sur ses domaines de prédilections (punk, années 80, rock garage des années 60, Musique électronique), mais aussi sa dose de mauvaise foi indispensable dans un ouvrage sur la musique (mépris évident pour le rock progressif, le jazz-rock et dans une certaine mesure le turntablism, impasse sur le métal... Et globalement sentiment de dépossession de son rôle de prescripteur vertical), ce qu'on ne lui reprochera pas. Il y a d'ailleurs dans le chapitre "Lost in the Shuffle" une description tellement clinique de ce que j'appelle le "musigeek" -dans laquelle je m'inclus- que tout peut lui être pardonné !
Après une première partie remarquable où Reynolds pose une série de problématiques extrêmement pertinentes sur la possibilité de faire repartir la machine pop coincée dans une relecture permanente de son passé glorieux, le propos s'effiloche un peu. Il s'éloigne de son propos, fortement politique -l'industrie, par sa capacité à favoriser le prévomi à pas cher a-t-elle tuée la pop ?- en refusant de poursuivre l'idée implacable de l'autophagie du Capitalisme. Il l'aborde avec justesse dans son parallèle entre la Mode et la Pop, qu'il reprendra en conclusion. C'est bien ce Capitalisme qui a décorrèlé la Création de la Production comme il a, dans l'Industrie, décorrélé la Recherche de la Production. Tout cela pour susciter une envie pour des choses de moins en moins consistante et de plus en plus futile. Dommage de ne pas avoir continué dans ce sillon, car en partant d'une critique du Capitalisme dans sa tentative d'ordonnancement de la Culture Populaire (ce qui arriverait à donner raison au vieil Adorno, sacrée gageure !), il y aurait eu dans son livre une progression conceptuelle implacable. Cela aurait permit notamment de relier sa thèse aux critiques qu'il formule à la piètre qualité du MP3 et à cette névrose de l'Ipod qu'il décrit (tout posséder, rien n'écouter...). On y aurait gagné une plus grande fluidité, au détriment cependant du discours passionné d'un agréable conteur d'Histoire(s) du Rock et de réflexions sur le rôle fractionnaire du souvenir dans la composition musicale.
La principale erreur de Simon Reynolds c'est de ne pas réussir à envisager -c'est le lot des passionnés-, la possibilité que la Pop, depuis son décès, ne soit plus qu'une musique de Répertoire du XXième siècle. Sans doute parce que lorsqu'il envisage la Pop en tant qu'Art, il réfléchit à ses influences culturelles en mettant la question de la musique au second plan. Pourtant, des artistes comme Björk, ou comme Zappa, ceux qui mettent en avant la musique en tant que langage et revendiquant d'autres influences que la Pop ne sont justement pas à inclure dans le phénomène "Retromania". Peu importe que toute leur musique soit pas forcément nouvelle ; l'important c'est que ça fasse avancer la navette de la musique dans son biotope créatif.
Tout ce qui ne fait rien avancer, les ersatz survivants de la Pop comme Muse, U2 ou la synthèse toute grise de toute la molasse comme Coldplay ne sont plus que des produits du Marché global et ne devraient même pas être pris en compte en tant que "Pop", mais en tant que seuls "produits".
L'autre erreur c'est d'envisager la musique comme une multitude de cases qu'il souhaiterait sans perméabilité et sans coïncidences temporelles (post-punk, freak-folk, grime et autres labellisations baroques...) et qui l'empêche de voir les ramifications souterraines et cette volonté de briser les chaînes des étiquettes, moteur de la musique vivante d'aujourd'hui.
Car elle existe !
Ironie du sort ou conséquence logique, elle ne prend pas ses racines dans la pop mais dans le jazz, les traditions musicales anciennes ou globalement dans toutes les musiques improvisées, mais aussi la musique écrite, occidentale ou non.
Des genres délaissés -voire méprisés ou salis- par l'industrie du disque.
Il ne s'agit pas là de revival ou d'appropriation de grammaire d"un "genre", mais plutôt d'Uchronie. La preuve : quand Herbalizer s'emparent de la musique qu'il sample pour en créer une nouvelle, fantasmée, ne font il pas avancer les choses ? Quand Gilles Poizat créée un musique qui semble avoir assimilé ce que serait la musique de Canterbury si elle avait continué à engranger les influences, n'est-il pas dans un processus de création ? Le syncrétisme de Mr Bungle, Zorn ou Patton n'est il pas une avancée majeure ? Et que penser de ce disque récemment critiqué ?
Pour résumer cette Uchronie, et comme ce sont les questions qui font avancer : Que ce serait-il passé si la musique de Canterbury était devenu le style central de la pop ? Si Zappa, Dolphy ou Hendrix n'était pas mort ? Si le Métal avait existé à l'époque d'On The Corner ?
Et surtout, si le mécénat public n'avait pas abandonné les marges au profit de la compétitivité ?
Car s'il y a bien un endroit où Reynolds tape juste, c'est sur la relation entre la fin d'une vision institutionnelle d'un Futur, par l'investissement dans la Recherche et les progrès de la pop. Depuis l'an 2000 et le catéchisme libéral généralisé, l'avant-gardisme musical est raillé, délaissé et taxé d'inutile au profit de savonettes autophages. Ce n'est donc pas tant un problème de créativité que de politiques culturelles et, partant, de Politique tout court.
Une lecture indispensable pout ceux qui veulent réfléchir sur ce qu'ils écoutent.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

42941463