Comme tous les voyageurs, le guitariste Pierre Durand a besoin d'un port d'attache fantasmé pour étendre sa soif du monde. Ce musicien, que l'on croise actuellement en trio avec Sylvain Cathala et Franck Vaillant, a participé à nombres aventures avant ce solo, de son Roots Quartet jusqu'au X'Tet de Bruno Regnier. Pour enregistrer ce voyage en solitaire, il a choisi comme base la Nouvelle Orléans, coeur palpitant du jazz des origines, en Louisiane.
C'est ceci, NOLA, dans le disque Chapter One : NOLA Improvisations. Sorti chez les amis des Disques de Lily, NOLA signifie "Nouvelle Orléans, Louisiana". Ce point de départ nous conduit dans des pérégrinations musicales qui vont des Indes Coltranienne ("Coltrane" où la guitare se teinte de râga) jusqu'au coeur du Royaume Mandingue, avec un simple ticket de métro composté entre les cordes ("Emigré", certainement le titre le plus entêtant de cet album très personnel). Il y a un imaginaire très dense dans ce morceau qui rend hommage à la musique africaine. La guitare se transmute en n'goni, voire en Kora et pénètre dans une musique urbaine, multiple, pleine d'enchevêtrements poétiques.
Durand entrevoit La Louisiane comme un carrefour des cultures. Chacun de ses avatars, du jazz jusqu'au blues le plus grasseyant suinte de toutes les pierres comme de chacun de ses morceaux. Toutes ses escapades sont appuyées par un travail de samples en direct tout à fait saisissant. Ceci contribue à mélanger les influences jusqu'à la saturation.
En empilant ces boucles, NOLA Improvisations se fait foisonnant. Il se partage entre basse et percussion en ne s'interdisant pas des excursions rapides dans le bruitisme. Il laisse surtout libre cours aux fausses pistes et à la multiplicité des points de vue. Très vite, la guitare enregistrée au plus profond de sa résonnance, devient une masse physique éclairée par le souffle et les grognements de son interprète. Cette musique s'instille dans l'antre même du son. Le propos de Durand, rendu ainsi sensible et démesuré ne perd rien de sa fraicheur.
Il faut plébisciter les Disques de Lily, ce jeune label où l'on retrouve l'ami Jérôme Gransac, pour avoir permis à Durand d'aller enregistrer cet album à la Nouvelle-Orléans. Après le disque très réussi de Sebastien Llado, faire le pari d'enregistrer un jeune guitariste dans un studio de cette ville est à encourager ; ces conditions idéales permettent à Durand d'écrire dans l'instant une musique aussi vagabonde qu'elle sait être réfléchie et enracinée dans le jazz. On le découvre avec un standard comme "When I Grow Too Old To Dream", mais aussi avec le gospel squelettique de "Au Bord", où l'on retrouve un choeur improbable composé de John Boute, Nicholas Payton et Cornell Williams.
Des influences, on pourrait en citer des dizaines, même si l'en nommant sa pièce centrale "Who the Damn is John Scofield", structuré par un groove pesant, Durand nous donne une clé primordiale dans ce jeu de piste. Avec ce Chapter One que l'on souhaite prémice d'une longue série, il pose un vrai discours. Ce premier album n'est pas une collection d'inspirations disparates. C'est un solo réfléchi et très intime.
C'est un plaisir de le suivre dans son voyage.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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