David Liebman fait partie de ces statues du commandeur du jazz mondial qu'on met parfois de côté, sans trop savoir pourquoi. Et puis au détour d'une sortie d'album, d'une plongée en apnée dans une discographie époustouflante, on se rend compte de son importance.
C'est tout l'objet de la sortie d'un troisième album avec le grand Ellery Eskelin -qui fut son élève- sur le label Hat-Hut et qui témoigne de sa place centrale dans le jazz contemporain. Entre l'ancien et le moderne. Entre l'Europe et les Etats-Unis. Entre la sagesse et la folie. Entre la complexité et le mainstream. Entre la musique très écrite et l'improvisation farouchement libre. C'est sans doute pour cela d'ailleurs qu'il est parfois négligé.
Les cases manquent.
A ce titre, Non Sequiturs sorti en fin d'année dernière avec ses comparses à l'allure de Dream-Team (à Eskelin, ajoutons Jim Black à la batterie et l'incisif Tony Marino à la contrebasse...) a des allures de résumé. Mieux, de précipité de jazz aux atours Liebmanien.
Réalisé en deux parties assez distinctes, le troisième album du quartet reprend une recette fructueuse. La première partie, entre jazz très classique (voir notamment l'ouverture avec ce standard de Liebman, "New Breed" aux allures de Bop qui se délite peu à peu) très dirigé par Liebman dont le ténor chaleureux fait merveille. La seconde partie, plus écrite et très complexe qui donne son nom à l'album est l'oeuvre d'Eskelin. On y trouve son timbre plus heurté, brisé et nerveux. Cette "double-direction" donne paradoxalement beaucoup de cohésion à l'ensemble et marque un large spectre sans aucune ligne de fractures, porté par un orchestre qui depuis Different But The Same sorti en 2005, se connaît par coeur, et démontre de beaucoup d'intelligence. On s'en assurera avec cette reprise remarquable du "Ghosts" d'Ayler, et cette ouverture claire-obscure assurée par la rythmique ; l'opposition de style des deux ténors est avant tout très complémentaire.
On sait qu'il est beaucoup question de fidélité dans cet orchestre où les affinités marchent par paire. Eskelin et Jim Black on fait beaucoup de chemin ensemble, notamment dans ce magnifique trio avec Andrea Parkins. Marino est un contrebassiste qui a beaucoup travaillé avec Liebman dans bon nombre de projets, avec une rigueur rythmique qui fait beaucoup pour cet album. De cette double entente, est né une troisième, tant la complémentarité entre Black et Marino étincelle également. A l'écoute de "In The Mean Time", on mesure l'influence de ce quartet et de Liebman sur certaines prometteuses formation. Ce n'est pas Papanosh qui dira l'inverse !
Et puis, bouquet final, il a cette suite en huit parties signée Eskelin, "Non Sequiturs". La formule latine est une figure de réthorique qui est une forme de Sophisme. Il faut ici le prendre comme une foulure de la réalité, une torsion du thème qui permet à chacun d'improviser en toute liberté dans un contexte très contraint. Ce qui pourrait entretenir des heurts renforce le jeu très dru de ce magnifique quartet et offre, dans un contexte très complexe une belle énergie ("Tin Baroque").
Du bel ouvrage ; on est parfois heureux de ne pas être surpris...

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

04-man