Batteur instinctif et habitué des rythmiques aussi complexes qu'elles savent être diaboliquement impaires, Frank Vaillant est depuis longtemps un leader inventif avec Benzine, formation polymorphe qui lui a permis de croiser une chanteuse coréenne, mais peut être surtout de développer une musique au groove alcalin, cousine très urbaine d'Aka Moon.
Avec Laurent Dehors qu'il a rejoint il y a quelques mois au sein de Tous Dehors, Vaillant a su renouveler la rythmique du rouennais tout en ajoutant une dimension supplémentaire à son jeu ; touche à tout talentueux, le batteur a aussi travaillé avec des formation rock et semble à l'aise dans tous les styles et toutes les démarches.
Avec Benzine, et notamment dans le formidable Spirea, il avait entrepris de donner de sens et de la continuité à tout cela, comme il l'a fait en sideman dans des projet comme le Caroline de Sarah Murcia, que l'on aime tant par ici. Pour tout dire, il fait partie de ces musiciens qui pose sa patte sur toute musique qu'il approche. La carte blanche donnée ici par le label Abalone à Vaillant lui permet de continuer à explorer les liens profonds entre les genres.
Sa présence dans son nouveau trio, This Is A Trio, est différent tout en restant dans une certaine continuité. Ses comparses Pierre de Bethmann et Bruno Chevillon n'apportent objectivement pas la même chose que Jean-Marc Lehr et Jozef Dumoulin. Le ton péremptoire du titre se retrouve dans la musique ; c'est franc, massif, en béton armé. Ils livrent une musique puissante mais ajourée, solide mais très leste. 
Le propos du trio est donc plus émacié et paradoxalement plus direct. Bien sur, on retrouve l'écriture à la fois simple et très efficace de Vaillant. Dans des morceau ramassés au format pop, tout nait d'un martèlement originel et brut (« Avant la fin du Monde ») pour partir à la recherche de l'espace ; laissons nous porter ainsi par « Twisted Jambi » qui débute par un ostinato main droite de De Bethmann : Avouons le, on imaginait pas le pianiste aussi cogneur ! A force de développements inexorables, alliés à la contrebasse très mélodique de Chevillon, les comparses se retrouvent dans un véritable bain de sulfure. La couleur se fait changeante avant de repartir vers la nudité originelle du piano.
La batterie se trouve naturellement très en pointe du triangle. Elle détermine les directions à prendre et densifie les interactions entre les musiciens sans être verbeuse. Elle sait, au delà d'une appropriation gourmande de la base rythmique, s'emparer des mélodies presque pop, en tout cas sucrées et entêtantes qui caractérise certains morceaux. On pense notamment à « I Know What You Did » où les continuelles variations permettent de glisser quelques déviations dans une pulsation soutenue, au côté d'un clavier dont la virtuosité laisse libre cours à de grande cascades harmoniques très contemporaines.
On pourrait être surpris du choix des comparses de Vaillant. Bruno Chevillon est un musicien que l'on a l'habitude de voir dans des registres plus radicaux. Son jeu très abrupt et sans concession donne à This Is A Trio une solidité intraitable qui fait beaucoup dans sa maîtrise. Pierre de Bethmann joue d'habitude dans des registres d'apparence plus sage. Il est la garant d'une certaine forme de cohésion et de fluidité. Le tout est très cohérent
On pense bien sur à The Bad Plus dans l'approche parfois hyperbolique et très rock de cette musique. C'est évident dans un morceau comme « It Must Be A Barracuda » où Vaillant comme Bethmann (au Rhodes) assume une base rythmique époustouflante que Chevillon caresse. Mais de loin en loin, on songe aussi à ces trios que le pianiste Hans Lüdemann a monté. Notamment le Nu Rism avec Robert Landfermann et Jonas Burgwinkel. Mais aussi, de loin en loin, notamment sur « Aqa Haw » ou « The Shepherd » à des musiques électroniques devenues organiques. Il en résulte un disque étrange et fascinant. Profondément addictif et étourdissant.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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