Le tromboniste Nils Wogram fait partie de ces stylistes du jazz européen qu'il fait toujours plaisir de retrouver. Au début de ce siècle, il faisait paraître chez Enja le remarquable Odd and Awkward qui reste l"un des disques les plus intéressants de cette période avec un tromboniste en leader.
Avec sa formation Root 70, il donne régulièrement des nouvelles depuis son formidable Listen To Your Woman sorti en 2010. Récemment, nous avions eu l'occasion d'évoquer son joli Riomar, sorti avec le Root 70 With Strings pour Citizen Jazz. L'occasion de saluer son talent d'arrangeur, que l'on découvre avec force dans cette nouvelle formation, Le Vertigo Trombone Quartet. Ce nouvel album est sorti comme la plupart des précédents sur le label Nwog, structure créée par Wogram depuis quelques années pour soutenir ses projets.
Comme son nom l'indique, il s'agit d'un quartet de trombone ; ceux qui suivent régulièrement ce blog le savent, cette formation a tout pour (me) plaire.
Quatre trombones ensembles, cornaqués ni encadrés par personnes, pas soumis aux diktat d'autres soufflants ni à la martialité d'une base rythmique autoritaire, l'idée est saisissante. Le cuivre mal-aimé, pour des raisons qui dépassent cette même Raison va enfin pouvoir exprimer toute sa sensibilité, du souffle à l'explosion de métal, de la danse légère au cri de stentor. Elle est loin la sentence de ce salaud de Strauss : "Lors d'un concert, évite de regarder les trombones, sinon ça les encourage".
Avec Developping Good Habits, les trombones SE regardent, et ça nous encourage à les écouter plus profondément.
La danse est omniprésente sur cet album. C'est une danse placide, aux gestes amples, qui peut parfois paraître pataude mais est en réalité d'une grâce rare. En témoigne la suite que constitue "Ausstieg" et "Let's Dance" aux rythmiques lumineuses et douces, qui mettent absolument en joie grâce à la légèreté du dialogue. L'enregistrement y est pour beaucoup. enregistré sur bande, dans les studios de la radio suisse SRF, en cercle, le rendu est chaleureux, favorisant l'intéraction des musiciens au détriment de l'amplitude ; on ne détaille pas chaque musicien, on est en leur centre physique.
Une partie de la magie vient de là.
Elle est magnifiquement traduit sur un petit documentaire présent sur le web.
Sur "Noir", composé par Wogram, on perçoit toute la subtilité des instrumentistes : l'un joue une mélodie simple pendant qu'un second lui tourne autour en légers glissandi, puis les quatre se retrouvent pour jouer à l'unisson ou trouver de la profondeur dans le contrepoint ; toute la technique y passe, du growl au jeu d'embouchure jusqu'à l'usage des différentes sourdines. Mais aucune ne s'impose comme un exposé technique des possibilités de l'instrument. Hormis Jan Schreiner qui joue du trombone basse et tient avec générosité la base rythmique, les trois autres sont interchangeables. Trouvent la place, se la déblaient si besoin, bref interagissent en totale liberté, avec un sens de l'harmonie et de l'espace absolument réjouissant.
La culture classique est bien présente, mais elle n'est pas le propos central. On voit, avec un morceau complexe comme "Filterkaffee" que le Vertigo s'inspire de ce que les quatuor de trombone classiques ont pu proposer en matière de palette de timbres, mais que tout ceci reste délibérément inscrit dans le registre du jazz. C'est sans doute ce qui les différencie des tentatives précédentes de "réunions" de trombonistes comme le très Bop World Of Trombone de Slide Hampton et ses 9 trombonistes (!) autour d'un inamovible trio piano/basse/batterie.
Dans "Developing Good Habits", l'un des tromboniste s'empare d'un rythmique par son seul souffle, à la manière d'une beatbox amplifiée par l'instrument ; ce qui se contruit autour témoigne à la fois d'une connaissance de l'écriture classique, ce qui nous avions déjà pu constater dans Riomar. Mais aussi d'une approche très chambriste du jazz que l'on constatera de manière plus criante dans "Klagelied" et ses faux airs de Funeral qui cache une précision redoutable dans l'écriture de Bernhard Bamert.
Avec Schreiner, Bamert est l'autre musicien venu du grand orchestre (Le Lucerne Jazz Orchestra). Le quatrième est le seul qui ne compose pas, mais ce n'est pas le moindre des tromboniste ; Andreas Tschopp est l'un des musiciens de la belle formation suisse Hildegard Lernt Fliegen, dont nous avons déjà parlé ici et .
Le talent de Nils Wogram est d'utiliser ses trois confrères dans leurs ressources propres, ses univers propres : Tschopp amène sa flûte à bec sur "Unknowing Professor", Schreiner joue parfois du cousin tuba... Et Wogram lui-même joue du mélodica.
Un disque aux allures de réunion secrète de la confrérie des trombonistes. Comme toutes les choses secrètes, elles se doivent d'être révélées.
Précipitez vous sur cet album !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

01-Sand