Cela fait plusieurs années que le violoncelle s'est imposé dans la musique improvisée comme un instrument capable d'un registre très étendu.
Le vénérable instrument né baroque est devenu un véritable générateur de son malléable à l'envi. Il sait à la fois tenir une rythmique sèche comme la pierre, avoir toutes les inflexions possibles proche du timbre de la voix et savoir également se rapprocher de la guitare, électrique s'il le faut, ce n'est pas Valentin Ceccaldi et son horizoncelle qui nous convaincront du contraire.
Ils sont nombreux les exemples, de Vincent Courtois qui promène son violoncelle de Mediums jusqu'au récent concert enregistré avec Joëlle Léandre dont nous parlerons très bientôt pour Citizen Jazz en passant par les expériences de l'anti-violoncelliste -c'est lui qui se définit ainsi- Fred Lonberg-Holm qui de Chicago a déjà croisé Tony Malaby, Jason Roebke ou Christoph Erb. Sans parler bien sur du grand Ernst Reijseger ou de Tomeka Reid...
Le français Hugues Vincent et le japonais Yasumune Morishige sont des violoncellistes assez proche de ce que proposer Lonberg-Holm. Leur approche de l'instrument est totale.
Ca frotte, ça pince, ça chante dans les profondeurs du bois pour créer un univers mouvant, en constante mutation ou chaque son, chaque écorchure des cordes remet en cause l'équilibre précédent. En neuf partie, les deux violoncelles topographient toutes sortes de terrain, des plus accidentés aux plus planes, des plus secs au plus boueux avec un omniprésent souci de la matière, dont on perçoit la friabilité.
Enregistré pour le beau label Improvising Beings, qui nous a offert récemment les solos de Benjamin Duboc et Jean-Luc Petit, le duo de violoncelle franco-nippon sonde la même érosion de la masse, avec des instruments jumeaux mais qui savent à merveille se dédoubler, jouer de l'épandage des sons au milieu des lents à-plat d'archet, interroger le souffle et le frottement, ainsi que le crissement du bois.
L'enregistrement est très proche de l'instrument. Il ne semble pas pouvoir se détacher de lui et fait de l'infiniment petit un espace à part entière. C'est le cas de "III" qui dessine un monde en expansion ; il tiendrait à peine sur le chevalet d'un des deux violoncelles.
Il y a aussi parfois la voix de stentor qui emplit la discussion ("II") et qui peut muter en quelques instant en gouttes cristallines qui percolerait des instruments. On y vagabonde avec délice.
Hugues Vincent est un violoncelliste qu'on retrouve également dans des projets plus rock (Ganjin) ou aux frontières de l'électro-acoustique, ce que l'on devine sur l'intense "VII", où des pizzicati errants viennent troubler un archet pénétrant qui confère aux craquements en toute fin de morceau.
Quant à Yasumune, il s'inscrit dans la plus pure tradition de l'improvisation japonaise où l'on retrouve également des musiciens comme Otomo Yoshihide. Egalement photographe amoureux du graphisme, on retrouve dans la geste de fragment quelque chose de très géométrique et avare de lumière, notamment lorsque les deux archets frappent simultanément les cordes ("VIII").
C'est d'ailleurs Yasumune qui réalise la photo, un néon cru et irradiant une masse sombre, comme un résumé laconique de la musique jouée ici.
Il faut comprendre la notion de fragment comme un sédiment qui signerait la présence de la masse, plus que comme un éclat devenu indépendant. Fragments est un disque sombre et puissant dans lequel il faut se laisser aller absolument pour en percevoir les tréfonds.
Un disque troublant.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

05-Argile