Il n'y a pas de meilleur moment que la Coupe du Monde de Rugby pour renouer avec le MegaOctet d'Andy Emler, le paquet d'avant (garde ?) le plus enthousiasmant de l'Hexagone, les instruments à la main. Et en cherchant, bien, la mêlée la plus efficace aussi, puisqu'elle a la double veine d'avoir l'un des compositeurs et pianistes de jazz les plus excitant du moment et de n'avoir aucun lien direct avec Philippe Saint-André, le sélectionneur actuel des Bleus.
Trêve de galéjades. Voici donc le nouvel album du nonet MegaOctet, trois ans après E Total qui s'était donné comme consigne de tout repeindre en Mi. Un petit peu moins si l'on ajoute le remarquable Présence d'Esprits, paru en 2014 au côté d'Elise Caron et d'Archimusic. L'équipe n'a guère changé, on retrouve les fidèles cadres de l'Orchestre, comme Laurent Dehors, Claude Tchamitchian, François Verly ou Eric Echampard.
Ces trois derniers font un coussin rythmique à toute les attaques azimuts des grooves de toutes part. Ainsi, le roboratif "Tribalurban 2", long morceau qu'il faut envisager comme une gourmandise commence dans un déluge de rythmes extrêmement construits, réfléchis et en même temps d'une légèreté remarquable. On retrouve grâce à ces deux percussionnistes cette conception de la musique par strates et ruptures successives qui donne à l'oeuvre d'Emler tout cet allant, cette vitalité que l'on reconnaîtrait entre mille.
Parmi les nouveautés, citons celle qui n'en est pas une : le retour de Guillaume Orti au saxophone alto, à la place de Thomas de Pourquery. On retrouvait déjà le saxophoniste sur West in Peace entre autre, un album sorti il y a plus de 6 ans. Ce n'est certes pas une nouveauté, mais lorsque le saxophoniste s'allie au trompettiste Laurent Biondiau sur un morceau comme l'excellent "Ballalade 2", il y a quelque chose comme une réminiscence de leur alliance dans Mäâk's Spirit.
Un goût pour les rythmiques impaires ? Sans doute. Après tout, le titre ne cache pas son obsession du trois.
On sait Andy Emler facétieux, joueur, le genre à aimer les défis. Après la tonalité, voici le rythme. Obsession 3 est à trois temps, même s'il faut parfois se faire des retenues sur les doigts pour s'amuser à les compter. Mais il y a dans l'ensemble de l'album, à commencer par le tuba de François Thuillier sur "TribalUrban 1", un mouvement symétrique, avec ses petites cellules rythmiques qui reviennent en écho.
Elles sont parfois indécelables, comme des petites signatures discrètes, mais pour cette de la prestigieuse radio WDR enregistré sur le fidèle label La Buissonne, elles sont l'identité même de la musique d'Emler.
Une façon de s'amuser.
On retrouve le pianiste beaucoup plus présent que sur les albums précédents où il se faisait surtout demi de mêlée. Là, le piano fait partie de la force de frappe, et s'en va même aux avant-postes. Sur le justement nommé "Doctor Solo", il s'offre un magnifique dialogue avec le tuba, au milieu des trois saxophonistes, qui jouent de leur complémentarité de timbres avec un souci de la construction très classique.
Trois saxophonistes ? Obsession 3 ?
Très vite, on comprend que le chiffre 3 est celui de la (dé)mesure; C'est aussi -et sans doute surtout, j'ai toujours sêché les maths- un multiple de trois qu'on retrouve au sein de l'orchestre et dans les alliances qui se font et se défont dans "Trois Total" comme dans le reste de l'album. On retrouve ce trio de saxophone ciselé, un trio contrebasse piano trompette, une force de frappe batterie Tuba... Et tout cela change, évolue, créé du relief et du mouvement.
C'est peut-être là qu'est la valse ; dans cette rotation continuelle des alliances, pour un amalgame idéal.
C'est de l'orfêvrerie, tout en ne se donnant pas l'impression du complexe. Tout passe avec une facilité étonnante et un éclat de rire. C'est donc bien un disque d'Andy Emler. Tout est à sa place, attendu, mais parfait.
On retrouve cette belle équipe qui a plus de 25 ans avec toujours la même excitation.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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