Comme nous le disions au début du mois de novembre, Marc Ducret a fêté au studio Sextan de Malakoff les vingt ans de son trio avec Bruno Chevillon et Eric Echampard, en même temps que la sortie sur le label Ayler Records d'un nouvel album, Metatonal.
En compagnie de ses deux comparses et de trois invités parmi lesquels on retrouve des habitués de ses orchestres et de ses rencontres, comme le tromboniste Samuel Blaser et le saxophoniste Christophe Monniot, mais aussi du petit nouveau dans cette galaxie le trompettiste Fabrice Martinez, il avait croqué cette soirée d'une belle énergie, nous avions eu l'occasion d'en parler pour Citizen Jazz.
Metatonal reprend cette joie de jouer ensemble, cet appétit de croiser le fer, sensible dès "Dialectes" enregistré en trio pur : la batterie d'Echampard est comme à son habitude à la fois très musicale et capable d'orage aussi soudain que dévastateurs, le contrebasse de Chevillon est doucement acrimonieuse, sèche comme une pierre quand il le faut et légèrement humecté d'électricité lorsqu'il s'agit de tramer des motifs denses avec Ducret...
Voire emplissant d'archet des secondes plus intimes.
Le morceau porte bien son nom. La langue dialectale de ces trois là est éprouvée, les cordes de Ducret sont plus volubiles et directives que jamais et la discussion prend son temps, explore, se heurte, envoie du rock et des brisures de blues avant de revenir à un propos plus abstrait mais extraordinairement bien construit.
Les trois autres musiciens entrent presque sur la pointe des pieds dans ce triangle isocèle. On y voit des étoiles.
"Inflammable" est une gourmandise. La complicité, ancienne entre Monniot et Ducret (souvenir perso et ému de répétitions aux conservatoire de Petit-Quevilly...) se remémore toute sa vigueur ; celle plus récente avec Blaser montre à quel point nous avons à faire à deux des plus grands styliste de la musique improvisée européenne ("Kumiho").
Le solo de Ducret, légèrement sale et hargneux dans le battement à bout de souffle d'Echampard est un moment de liesse. Il n'est rien par rapport à la suite qui rend hommage à Dylan. "64", qui reprend "The Time They Are A-Changin" sur une boucle de guitare qui fait penser subrepticement à une tournerie mandingue est de l'ordre du festin, avec l'échappée de Ducret à l'harmonica comprise, aussi soudaine qu'inattendue.
Ca part dans tous les sens.
Le double trio devenu sextet est une masse compacte de laquelle s'échappe quelques lames de cuivres ou d'électricité, qui se déroule et s'enroule autour de ce plaisir de jouer ensemble, manifestement inextinguible.
Ce qui est jouissif dans ce Metatonal, c'est que tout semble simple. Après avoir construit une oeuvre extrêmement sophistiquée avec Tower-Bridge, on sent que Ducret avait envie de tout lâcher pour l'énergie.
Alors va pour l'énergie. Elle est partout, intense, puissante, chaleureuse.
Néanmoins, dans "Kumiho", on retrouve ce soin très particulier porté à une atmosphère presque fragile, à cran, ou les cuivres apportent une tonalité particulière, maligne, digne de ces renards à neuf queues auxquels le titre rend hommage, Il y a la souplesse du félin dans chaque recoin de l'album. C'est encore une grande réussite que cette nouvelle sortie d'Ayler Records.
Ca devient une habitude.

01-Ducret