Lorsqu'on songe à la relation particulière que le saxophoniste américain Steve Lacy a entretenu avec l'Europe, on pense en premier chef à la France, où il séjourna longtemps, et à la Suisse, d'où est originaire Irène Aebi qui fut sa femme, ainsi que le label HatHut ; il y a également l'Italie, puisqu'il resta longtemps à Rome et entretint des relations privilégiées avec Enrico Rava qui reste l'une des figures tutélaires du jazz transalpin.
Cette relation avec l'Italie se traduit à merveille dans les coffrets de Soul Note/Black Saint qui lui sont consacrés.
Ainsi, voir le saxophoniste soprano Roberto Ottaviano lui rendre hommage dans un excellent double album sorti sur le sympathique label Dodicilune n'a rien d'étonnant : Ottaviano doit beaucoup à l'américain qui l'a attiré vers le soprano, et on l'a vu côtoyer Mal Waldron comme son illustre modèle. Ottaviano fait partie de cette vieille garde d'un jazz italien élégant qui a longtemps plongé ses racines dans la tradition américaine.
C'est ainsi qu'on peut trouver chez Ottaviano un hommage à Mingus...
Et désormais ces Forgotten Matches, ces matches oubliés qui ne se sont peut être pas déroulé sur les œuvres de Lacy, en compagnie de deux orchestres pour un double album, aux atmosphères résolument différentes, malgré la touche lacyenne.
On ne sera pas étonné dès lors de découvrir, sur le premier album en quartet, aux côtés du saxophoniste, le contrebassiste de l'Instabile Orchestra, Giovanni Maier, qui dans un standard comme « Blues for Aida » s'offre un de ces solos précis et très ouverts comme il en a coutume. Son entente avec le batteur Cristiano Calcalgnile est remarquable. Cette autre figure du jazz italien, souvent sur un registre très musical de percussionniste -on l'a vu avec Braxton-, est ici très concentré sur la pulsation, comme le confirme « Utah ».
L'approche en quartet est très alléchante, avec des musiciens assez familiers de Lacy comme d'Ottaviano.
Dès les premières notes de « Trickles », on est heureux de retrouver le tromboniste Glenn Ferris. L'ancien compagnon de Zappa est aussi un sideman de Lacy dans les années 90, et il se retrouve dans cet album comme un poisson dans l'eau. Sur les mélodies entêtantes et faussement simples de Lacy, il aime à doubler le propos du soprano dans un dialogue très caractéristique de la musique du maître. Il faut écouter le célèbre « Clichés » pour s'en convaincre : Ottaviano souffle d'abord seul. Il cherche, il se heurte avec douceur à sa base rythmique, puis lorsque le trombone arrive, un mécanisme très huilé se met en place, dans une rythmique très solide.
Le second album en duo avec le pianiste Alexander Hawkins est différent.
Le jeune anglais, qu'on a pu voir aux côtés de Taylor Ho Bynum ou de Joe McPhee semble être l'allié idéal pour cette visite du répertoire de Steve Lacy.
Forcément plus intime.
Ottaviano a travaillé avec Waldron, a également beaucoup joué de musique contemporaine, et c'est une sorte de synthèse qui s'opère. C'est ce qu'on entend dans l'échange cristallin de « Flakes », mais aussi dans le déluge de basse de « What it is », plus nerveux et cogneur, et même dans le pur moment de Free qu'offre « Una Specie de Roba Mista », un des rares morceaux signé d'Ottaviano. Il y a quelque chose comme une déclaration d'amour dans ce second album, où Ottaviano joue moins avec les codes de la musique de Steve Lacy pour partir en exploration dans cet univers qui semble sans limite. Voilà tout l'enjeu de « Wickets » qu'Ottaviano ralentit à dessein, comme pour s'attacher à la mélodie en retirant toutes les habitudes de langage. Un trait simple, dépouillé et très tendre.
Un très beau match, qu'on est en réalité pas près d'oublier...

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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