Voici donc le patient 0.
Après des mois d'échanges acharnés, d'allers et de retours infinis et qui continuent toujours entre Paris et Chicago, après plusieurs disques aussi remarqués que remarquables, voici l'un des orchestres avec qui tout a commencé pour Across The Bridges. Alors que Mike Ladd a emmené Sylvain Kassap dans ses bagages pour rencontrer Dana Hall, alors que dans les premiers mois de 2018 nous aurons une alliance tonitruante entre Keefe Jackson et Peter Orins, la 14e du nom, le disque publié au début de l'automne remonte au commencement.
Pas au commencement des allers et retours entre la côte Ouest de l'Atlantique et la rive sud du Lac Michigan, ça c'est aussi vieux que le jazz et il y a même un express qu'il est facile de prendre un saxophone au bec depuis le milieu des années 60. Non, au commencement d'Across The Bridges, lorsque au premier concert à Chicago le jour de mes 39 ans (on s'en fout, mais notez le quand même pour l'année prochaine...) Stéphane Payen et Edward Perraud rencontraient deux figures chicagoannes, le saxophoniste Fred Jackson Jr, véritable produit de la ville et le batteur Frank Rosaly, depuis longtemps une tête de proue de la même scène, que l'on croise souvent dans les aventures de Christoph Erb (qui lui fait vivre le jumelage Chicago Lucerne) ou avec Nicole Mitchell.
Excusez du peu.
La rencontre, rejouée à Paris en juin 2015 s'appellent Twins. On pourrait penser que c'est à cause de la composition du quartet, deux batteries et deux altos, homothétie parfaite, mais les deux entités sont mouvantes. Certes, dans la rencontre en quatre actes qui se déroule dans une concentration remarquable, "Mirror" le premier morceau joue de cette configuration : on a le sentiment que chacun joue sur son canal, action référentielle à souhait à nos musiques. Mais en réalité, dans ce long morceaux, les choses sont vite plus complexes. les deux altos, sur le même registre, dans une volonté davantage marqué de faire masse plutôt que de briser les lignes se confondent rapidement, et s'abandonnent même parfois au silence.
Quant aux batteries, elle sont très hétérogènes d'abord. On reconnaît le jeu de chacun tant il est dissemblable : Edward Perraud fait comme de coutume feu de tout bois, tintinnabule, accompagne le changement d'atmosphère et la jonction des deux saxophonistes, tandis que Rosaly est d'abord un travailleur de l'ombre, plus attaché aux peaux.
Mais eux aussi vont muter dans leur approche. Les lignes vont se confondre. Quand arrive le troisième acte, "Reflection", où en général tout se dénoue, ce ne sont plus les frères bi-nationaux qui se rencontrent. Ce sont une entité saxophone et une entité batterie, frangins siamois qui s'étreignent davantage qu'ils s'étirent. Le paradigme a changé, et on ne peut que songer à une aventure similaire de Christophe Erb avec Clarinettes basses et violoncelle.
On peut dans un premier temps être surpris de découvrir Stéphane Payen dans un registre dans lequel on est pas habitué à le trouver. Le saxophoniste est néanmoins un grand technicien qui trouve tout de suite sa place et participe avec enthousiasme à l'entretien du coeur palpitant de l'échange entre Etats-Unis et France. Les notes de pochettes parfois cryptiques des disques d'Across The Bridges (nous en sommes déjà à la sixième session...) parlent d'une musique insolemment narrative. On ne saurait mieux dire...

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

 

11-Zoziau