On en avait parlé ici, mais aussi sur Citizen Jazz, les disques de la maison Carton sont des petits bijoux soignés qui renvoient à ce que l'on aime trouver dans les disques au delà de la musique : une petite magie fugace de l'objet, un toucher, une histoire... Tout ce que le format numérique peinera toujours à remplacer. Et puis une démarche artistique qui va plus loin que l'enregistrement : une sorte de "dress-code" qui le place, dans une discothèque, en lien ténu avec les autres albums. Après trois sorties coup sur coup, le label prépare avant tout 2012 avec des souscriptions qui sont devenues le nerf de la guerre, mais aussi une forme de démarche militante. Sur tout ça, nous reviendrons très vite ; peut être même demain, si tout va bien !
Plus les années passent, et plus on se dit que les seuls qui n'aiment pas Jeanne Added sont ceux qui ne la connaissent pas (les pauvres...). Je ne l'ai vu qu'une seule fois sur scène, avec le quartet de Vincent Courtois -de ça aussi, il faut qu'on parle !-, mais à chacun des disques où elle apparait, la magie opère. Il y a cette voix-instrument, d'abord, qui semble taillée pour affronter tous les registres et se les accaparer, et puis une présence tellurique qui se cache derrière une finesse débordante...
Du superbe Yes is a Pleasant Country en trio jusqu'à cet EP de 5 titres dans sa pochette de carton, l'année de Jeanne fut à nouveau bien remplie et se boucle avec la fraîcheur impromptue d'un poème d'e.e Cummings, dont le travail syntaxique convient parfaitement à son phrasé précis. On retrouve en effet le poète parmi d'autres (Abraham Cowley, Robert Walser... toujours dans la langue d'origine) au milieu de cet album très personnel où sa voix presque nue se pose sur la sécheresse de sa basse. A ses côtés, on retrouve Maxime Delpierre à la guitare et aux claviers qui créé une atmosphère ouatée et alcaline pour donner du relief à la voix, et Thomas de Pourquery qui vient rendre visite à un texte de Cummings, justement.
On ne saura jamais classer la musique de Jeanne Added, et c'est tant mieux pour elle. C'est même ce qui fait tout le charme de son univers. L'album commence par cette basse rocailleuse qui accompagne le texte en allemand de "Liebe" ; tout ceci est à fleur de peau, fragile parfois, mais renoue les fils de ses précédents albums en compagnie d'autres. Rock, Pop, Jazz sous-jacent... Jusque dans "Little Red Corvette", la reprise de Prince, les territoires sont inconnus et les limites évanescentes.
Très vite, on pense à Canterbury et à Wyatt. Un Canterbury qui aurait voyagé et se serait acoquiné au punk avant de retourner dans l'éther de "Camden Town" ou de "I Carry Your Heart", ravi d'avoir fait ce beau voyage en si bonne compagnie... On espère entendre Jeanne Added avec cette formule dans un format plus long. Mais cet EP mérite de faire un Carton !

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