Quelques mois après un remarqué Crescendo In Duke qui reste comme l'un des albums les plus excitant de l'année 2012, le pianiste Benoît Delbecq présente Fun House, album en double trio dont il signe la plupart des morceaux.
Sorti sur le label canadien Songlines, celui-ci s'inscrit comme ses prédécesseurs The Sixth Jump et surtout Circles and Calligrams que le pianiste avait enregistré en trio. Mais voilà donc que nous avons, pour cet album de nouveau enregistré à Meudon par le fidèle Etienne Bultingaire comme le fut une partie de Crescendo, affaire à un double trio. Voici qui dans l'écriture du pianiste laisse percevoir des doubles, des masques, des trompe-l'œil et des combinaisons multiples qui transforment les mathématiques en jeu de voltige !
Delbecq n'a pas choisi son trio double par hasard en invitant le pianiste Fred Hersch. Ce magnifique instrumentiste mériterait une renommée plus grande de ce côté-ci de l'Atlantique, notamment pour la fluidité de son écriture, ou pour ses collaborations avec Michael Moore.
On retrouve, autour de ce second pianiste dont l'élégance et la précision ont toujours fait merveille (voir Alone At The Vanguard), une formidable section rythmique « braxtonnienne » composée du contrebassiste Mark Helias et du batteur Gerry Hemingway, deux têtes chercheuses du jazz que le travail d'écriture de cette Fun House ne pouvaient que sublimer.
De son côté, Delbecq s'est entouré de fidèles avec le contrebassiste Jean-Jacques Avenel, ancien comparse de Steve Lacy, et le batteur et électronicien Steve Argüelles qui fut membre du trio Ivoire d'Hans Lüdemann...
Deux orchestres aux approches différentes mais aux sensibilités assorties et même symétriques jusque dans leurs différences. Lorsque deux trios se lient, il est souvent question de surenchère et de puissance. Ici, les formations de Delbecq et de Hersch cherchent au contraire l'espace et les affleurements. Les dialogues sereins qui préfèrent détailler le propos plutôt que l'exposer sous son jour le plus cru...
Tout commence avec "Hushes" qui ouvre l'album. A droite, les sons mats du piano préparé de Delbecq ; à gauche, les phrases de cristal de Hersch. Au centre, les deux contrebasses qui s'entremêlent entre pizzicati et archer, entre rythme et texture... Quant aux batteurs, maître d'oeuvre des pianistes, ils colorent le paysage d'éclats de métal que le sorcier Argüelles s'ingénie à cendrer d'électronique.
Le propos est si fluide que même dense, il parait étendu. Il laisse surtout le temps et l'espace à chacun. L'électronique, tortueuse et souterraine, ne réclame pas les premiers plans, elle les souligne. Elle brosse la masse orchestrale comme on le ferait d'un bois brut, pour lui donner une douceur qui n'amoindrit pas sa force. Ainsi, "Strange Loop" qui s'ouvre sur le dialogue plein de verve des deux contrebassistes, s'illumine lorsque Delbecq semble jouer à travers le frémissement abstrait des tréfonds électrisés de son piano.
Delbecq l'architecte et Hersch le styliste ne jouent pas face à face, mais côte à côte. Ils goûtent les frottements et les combinaisons nouvelles, cherchent les dialogues inédits. A mesure que la musique s'instille, on comprend que tout ceci est la continuité des voyages transatlantiques entrepris autour de Duke Ellington, ou avec Where Is Pannonnica ? que Delbecq avait enregistré en duo avec Andy Milne.
Il ne s'agit pas de redessiner le cercle qui liait les deux continents mais observer leurs parallèles, leurs systèmes respectifs et la circulation entre eux. Il ne s'agit pas de recréer des langages anciens, ou alors avec de nouveaux atours comme cette reprise magnifique de "Lonely Woman" qui confronte les racines colemaniennes dans un brouillard d'électronique fièvreuse.
Il s'agit d'inventer de nouvelles perspectives, de nouvelles phrases à partir du patrimoine commun et de ses déclinaisons. La poésie à fleur de peau de morceaux comme "Le Rayon Vert" au cœur de l'album, ou "Tide" dressent des ponts nouveaux entre les langages de ces musiciens contemporains.
Voilà le cœur de ce projet, et l'une des caractéristique les plus prégnante de la musique de Delbecq ; mêler l'impétueuse recherche sur la sonorité et sa structure, l'affaire de la musique improvisée de tradition européenne, avec l'architecture solide et ajourée du jazz contemporain nord-américain. Au-delà des concordances, des idiomes partagés et des directions communes, on trouve dans les décalages et les approches différenciées toutes sortes de surprises et de couleurs nouvelles qui disent beaucoup sur la qualité de cette musique lumineuse et raffinée.
Voici d'ors et déjà un album marquant de ce début d'année.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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