Nous avons salué ici il y a presque deux ans l'insolente réussite de la coréenne Youn Sun Nah. L'arrivée au sommet des charts d'une chanteuse de jazz parmi les plus talentueuses d'une génération qui compte de nombreuses copies, d'innombrables escroqueries minaudantes qui essayent de vendre des bulles de pop frelatées au prix de l'émotion, en faisant passer de la soupe pour de la sauce aux truffes et des mièvreries pour de la musique consistante...
Youn Sun Nah n'est pas de cette espèce de chanteuses qui se croient obligé d'enfiler une jarretière pour faire passer la vacuité vaguement capiteuse d'une musique compassée, congelée et vide d'émotion. Youn Sun Nah est une chanteuse ; jolie certes, mais on s'en fout absolument, puisqu'elle chante magnifiquement bien. Même qu'elle est là pour ça. Il suffit d'assister à un concert de la chanteuse, avec son comparse guitariste Ulf Walkenius pour être happé par cette voix, cette puissance de velours, cette présence et cette poésie parfois à fleur de larmes.
Youn Sun Nah est une fronde à l'encontre des productions de jazz en batterie qui polluent les festival. Une musicienne, à l'univers brillant... Après la réussite de Same Girl, autant dire que son nouvel album était attendu. Lento paru comme toujours sur le label Act nous permet de la retrouver en compagnie d'Ulf Wakenius à la guitare, et de voir la présence renforcée de Xavier Desandre-Navarre aux percussion et surtout de Vincent Peirani à l'accordéon, et surtout l'arrivée de Lars Dannielsson à la contrebasse et au violoncelle.
On pourrait y voir la disparition de la magie intime qu'il y avait dans le duo voix/guitare, mais le quintet renforce au contraire la douceur du propos. Tout est velours dans Lento. Nous ne sommes pas dans une machine huilée et clinquante où aucun fil ne dépasse, mais dans une douce perfection pleine de souplesse. "Lento", sur un thème de Scriabine pose une atmosphère qui semble couler d'elle-même, comme un ruisseau languide. Le flux peut se gonfler d'un coup et devenir grondant comme ce "Lament" écrit par la chanteuse où elle rappelle que sa voix n'est pas que miel, il restera d'une époustouflante évidence.
Comme il est de bon ton de casser ses jouets lorsqu'il s'agit de vendre du papier, il est ici où là des interrogations sur l'estampille "jazz" d'un tel projet. Au delà du fait qu'on s'en fout absolument, presque autant que la couleur du slip de Diana Krall pour situer une échelle, ça a le mérite d'être particulièrement cocasse quand par ailleurs on prétend vendre par ailleurs du vieux cheval de retour au prix de la vache sacrée.
Lento, c'est pas du jazz ? On s'en fout, Ca fout les poils. Quand elle chante avec Peirani derrière, c'est même un peu magique. Rien de calculé, tout à l'émotion, d'un jet, d'une traite. Ecoutons le scat de "Momento Magico", au pivot de l'album pour se convaincre qu'au delà de la vacuité du sujet, celà n'a absolument aucun fondement.
Dans Same Girl, on tombait en pâmoison devant la reprise de "My Favourite Things"... Mais que penser d'Empty Dream dont la mélodie cristalline se répand comme des larmes ? Que dire de cette caresse de la voix sur les cordes de Danielsson ? De cette lente étreinte avec l'accordéon de Peirani, plus chaleureux que jamais. Essayez : elle fait partie de ces chansons qu'on peut écouter en boucle et qui se fout bien de savoir si elle porte une étiquette.
Il parait que le disque a été enregistré en une prise, de bout en bout. Voilà qui en dit plus long que n'importe quel discours sur le fil ténu mais solide sur lequel la musique de Youn Sun Nah virevolte. C'est ce qui importe et ce qui nous emporte dans ce Lento. De la reprise étonnante du "Hurt" de Nine Inch Nail à la brillance acoustique inédite jusqu'à "New Dawn" qui clôt l'album dans un rêve, tout contribue à bâtir un disque absolument réussi.

Qui ne cesse de tourner sur la platine.

08-YSN