Deux ans après, revoici donc l'histoire de Marie-Thérèse Metoyer racontée par la fantastique saxophoniste chicagoanne Matana Roberts. C'est peu de dire qu'elle était attendue !
Le grand oeuvre en devenir de Roberts autour de Coin Coin se voit offrir un magnifique second épisode nommé Mississippi Moonchile ; il se dit que l'odyssée de cette esclave affranchie ayant vraiment vécu à la fin du XVIIIème siècle en Louisiane Française comptera douze chapitres.  De quoi occuper une vie sans doute pour la jeune saxophoniste, qui après avoir dirigé une grande formation pour Gens de Couleurs Libres revient avec un orchestre plus resserré.
Le sextet de ce second chapitre est, malgré les apparences, de forme assez classique. On trouvera dans les cinq instrumentistes, auxquels il faut donc ajouter un chanteur, des allures de quintet à la Ornette Coleman, où la trompette de Jason Palmer (à qui l'on doit un récent hommage à Minnie Ripperton) s'entrecroise ou chante en duo avec le sax alto. Voir ainsi la mélodie simple et pétrie de blues de "Amma Jerusalem School" qui drague le limon du fleuve Mississippi.
This Is Our Music, croit on entendre lorsque Matana Roberts conte et chante de sa voix délicieusement voilée.
Le lyrisme de ce morceau n'est qu'une facette lumineuse d'un album à prendre d'un seul bloc, mais elle irradie ses alentours, et notamment "For This Is" où le jeu d'archet de Thomson Kneeland fait merveille au côté du piano profond de Shoko Nagai, aperçue aux côtés de John Zorn, où encore dans le très classique "Responsory" chaleureux et cabossé comme un chant populaire pourtant absolument imaginaire.
Au fur et à mesure que l'album avance, on prend conscience qu'on assiste, dans les brisures de Coin-Coin, à la naissance d'une Culture, d'une parole, d'une voix dont Matana Roberts s'est absolument emparé, avec un syncrétisme qui dépasse l'aspect romanesque de l'histoire de son personnage. Cela débute dès "Invocation" qui ouvre l'album dans un souffle épique plein de fantômes. On ne peut s'empêcher de songer à Coltrane : sa flamme indéniablement éclaire le saxophone de Roberts, mais il n'est pas seul. You Never Walk Alone : Mississippi Moonchile convoque toutes les voix prométhéennes de la musique noire, de Ellington pour le sens de la narration à Mingus pour l'âpreté en passant par la lumineuse exaltation de Robert Leroy Johnson...
La présence du chanteur ténor Jeremiah Abiah, qui joue ici un rôle de récitant contextuel, donne au propos de Roberts une dimension nouvelle, presque solennel à cette plongée au plus profond des racines de la musique américaine.
Ne parlons pas ici simplement de jazz, c'est bien plus que cela : il y a le blues primitif qui de mélange à ce chant de ténor qui rappelle l'Europe des esclavagistes, et une sorte de souffle nouveau, de relecture libre d'une histoire de la Great Black Music, comme pour en trouver de nouvelles terres inexplorées, à la fois pleine de rage et de plénitude. C'est le cas notamment de "Lesson" où se croise les cataractes enflammées de l'alto et la profondeur à peine troublée d'un formidable échange entre le piano et la batterie de Tomas Fujiwara ; ce morceau  lancera le fervent "Woman Red Wack", d'une rare intensité, qui tirerai presque des larmes. L'ensemble de l'album tirerait des larmes au plus insensible d'entre nous...
Nous en parlerons bientôt sur Citizen Jazz (le lien sera mis en temps voulu) mais il est fortement conseillé d'écouter ce disque en parallèle du Sunday Morning de Bill Carrothers sur les chants religieux de la jeune amérique. Intéressant, toujours, de voir deux créateurs sonder le même terreau en partant pourtant d'un matériel radicalement différent.
L'Histoire de ce pays, sans doute...
Le souffle qui anime ce Coin Coin Chapter Two est absolument fascinant. Il y a une cohésion entre les musiciens qui souligne avant tout la maîtrise absolue de son sujet par Matana Roberts. Quelle en sera la suite ? Peut-elle encore hausser le niveau ? L'histoire de Coin Coin est tellement riche que tout est possible. D'ors et déjà, disons le : Matana Roberts signe manifestement à chaque fois un "album de l'année" ; au bout de douze chapitre dira-t-on "oeuvre de la décennie" ?
C'est la seule question qui vaille. Les superlatifs sont de sortie.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

259-Pleins-de-bonzes