Il y a des moments où l'on observe chez certains des moments de grâce, des périodes où tout réussi,  où une assurance se dessine derrière la cohérence. Voilà bientôt sept ans que j'écris ce blog, et il y en a eu un certain nombres qui ont eu des moments comme ceux-ci sur la période. Mais aucun, peut-être, avec autant de constance que Mary Halvorson et Taylor Ho Bynum.
Les deux musiciens disciples de Braxton -on les annonce en France au printemps en trio avec le maître- semblent imbriqués dans un processus créatif qui évoque tout à la fois le précieux roulement à bille de machine de précision et la chenille de Panzer ; l'un entraîne l'autre loin et le second lui répond en le projetant en avant de toutes ses forces.
On assiste, médusé parfois, à une ébullition musicale d'une rare vigueur.
On avait laissé Mary Halvorson en fin d'année en septet avec Illusionnary Sea sorti sur le label Firehouse 12. On retrouve Bynum en septet également avec Navigation sur le même label.
Halvorson dans ses filets.
On filera la métaphore maritime : le bateau n'est rien sans la mer et les deux musiciens la préfère démontée que d'huile. Evidemment, c'est quand elle est mouvante qu'elle peut les ramener à bon port. On pourrait également offrir une comparaison entre les deux albums, les parti-pris, les prise de risque... Mais la force de ces deux musiciens c'est d'être complémentaire, alors pourquoi les opposer ? La guitariste est plus abstraite, plus heurtée, quand le jeu de Bynum s'inscrit dans une tradition plus lisible, où la fusion est plus importante que l'entrechoc.
Voici le propos de la somme que représente les quatre faces de Navigation, découpées en quatre longs "Possibility Abstracts" numérotés de X à XIII et d'une durée supérieure à 45 minutes chacun. Le produit est qui plus est étonnant, puisque il s'agit d'un double album qui contient le XII et le XIII découpés en plusieurs mouvements ; le X et le XI sont en revanche disponibles en deux fichiers à télécharger grâce à un code BandCamp, offert sur une carte de visite à l'intérieur du CD. Le tout existe aussi en vinyl.
Un jeu de piste qui participe à l'étonnement et à la découverte d'un disque étrange et réjouissant, où chaque suite semble être la fausse jumelle de l'autre, avec ses thèmes récurrents et distordus parfois qui semblent traversé un orchestre à la compacité incroyable.
On se souvient de Asphalt Flowers Forking Past, un album de Bynum sorti en sextet, avec une pâte orchestrale tout à fait différente. Avec des proches comme le saxophone alto Jim Hobbs ou le tromboniste de Muhal Richard Abrams Bill Lowe, et bien sur Halvorson, il reproduit cependant un même travail d'amalgame de petites conversations en duo ou trio qui viennent construire un propos commun très coloré et chaleureux. 
Ainsi, dans "Possibility Abstracts X", on découvre d'incroyables entrelacs de solo entre le batteur Tomas Fujiwara et le cornetiste. De la même façon, on se plait assiste à des moments d'une rare énergie entre une guitariste des grands jours et le très puissant contrebassiste Ken Filiano sur le mouvement "Trist" sur "Possibility Abstract XII".
Ce sont ces mouvements de XII et XIII qui nous livrent le processus créatif de Navigation. Dans une notation graphique à la Braxton qui reprend le principe des compositions-à-trous, Bynum énonce six onomatopées qui sont autant de thèmes écrits (Ish, Wuk, Zade, Trist, Manch, Kid). Chaque suite est une navigation entre ces ports, et chacun des musiciens part de ports différents pour se croiser en plein mer, dans l'immensité de l'improvisation. Certains sont bords à bords, d'autres s'abordent, certains passent des caps opposés en même temps.
Mais au sextant comme à la carte, les musiciens empruntent les même chemins domestiqués, à des vitesses différentes et par des trajectoires singulières.
Il y aurait des pages entières à écrire sur ce qu'on y entend. Des thèmes de Free-jazz originel y croisent des énergies qui tutoient le rock, un rock bâtard cabossé et volatil, où la guitare domine. On pense parfois, notamment lorsque Chad Taylor s'ajoute à son collègue batteur pour le doubler au vibraphone aux expériences fusionnelles du Miles Electrique ("XI") où seul Halvorson aurait joui du courant, furieusement alternatif. Une fusion à froid dont il semble difficile de venir à bout tant la somme de détail parait infinie, quand bien même chaque thème parait familier.
Navigation est un album dense, foisonnant, étrange et donc forcément absolument enthousiasmant. On embarque avec la certitude de voir du pays.
Et sans craindre le mal de mer, qu'importent les remous.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

46--E-Pericoloso