Il est des musiques qui éveillent tout de suite d'autre sens que l'ouïe. Des espaces sonores qui s'ouvrent à d'autres sensations immédiates, qui dépassent la seule condition de synesthète. La vue bien sur, le goût sans doute. Le toucher évidemment.
Matthieu Donarier est un musicien du toucher. Un architecte du rugueux, un designer du soyeux, qui sait, selon le saxophone où la clarinette dont il s'empare, tramer une sensation palpable, immédiate qui n'a nul besoin de longues circonvolutions techniques pour s'imposer.
Voilà ce qu'il nous avait présenté avec son indéfectible comparse Sébastien Boisseau à la contrebasse sur le merveilleux Wood, qui mêlait à la fois le bois des instruments et une atmosphère incroyablement douce et charnelle.
Une atmosphère où prédominait une grande élégance, comme une marque de fabrique. C'est une constante dans la musique de Donarier, que l'on a pu constater auprès de Kerecki, où avec son trio (Codjia à la guitare, Quitzke à la batterie) qui enregistra il y a 10 ans (mon dieu...) un fondateur Optic Topic pour Yolk.
C'est avec ce trio que Matthieu a rencontré le pianiste batave Albert Van Veenendaal lors d'un festival. Le pianiste avait lui aussi son trio avec Meinrad Kner à la contrebasse et Yonga Sun à la batterie. Les deux musiciens se sont très vite trouvé. Le duo Planetarium est né, dont The Visible Ones est le premier témoignage discographique sorti sur le prestigieux label portugais Clean Feed.
Un duo sensible qu'il convient de rapprocher de celui avec Boisseau tant la dimension physique est prégnante ; pas celle qui tord la main ou qui opresse, mais celle qui vous porte et vous caresse.
On a beau savoir qu'il n'y aura pas assez d'une vie pour connaître tout ce que la scène mondiale planque de solistes de talent dans ses confins, on est toujours enthousiaste de découvrir des musiciens comme Van Veenendaal. Le pianiste a pourtant une discographie immense à son actif, avec la scène néerlandophone principalement. Enthousiaste, mais aussi un peu fâché contre soi-même quand on découvre ce qu'il réalise en trio ou avec son comparse électronicien Robert Van Heumen.
Son approche pianistique fait de préparation le classe assez vite dans un registre proche de la musique contemporaine. Mais il convient de ne pas s'arrêter à la forme (et aux pinces à linges). Ainsi, penchons nous sur la reprise de "Good Bye Pork Pie Hat" sur son formidable album Minimal Damage pour bien comprendre que son toucher hyper sensible dépasse largement toutes frontières stylistiques.
On retrouve cette même approche sur "Cornets" où le pianiste seul transforme le timbre de son piano en une sorte de marimba mutante, pur fruit d'une divagation onirique. On pense à Hans Lüdemann notamment ; on retrouve cette même capacité à emporter l'auditeur hors du piano en le plongeant au coeur.
Tout au long de ce disque très court, les morceaux sont autant de petites miniatures qui dressent une cartographie rapide d'un monde en construction. C'est tout le propos de "Univers Elastique" qui débute sur un phrasé de piano chambriste et très circulaire caressé par le ténor de Donarier, vite rendu instable par les cordes atténuées du piano. Tout est instable et pourtant extrêmement précis, comme submergé par une marée, à la fois imprévisible et à heure fixe.
Si Wood était le bois, The Visible Ones est l'eau.
Calme et irisée mais en même temps mouvante et inexorable. Un morceau comme "Radio Silence", au pivot de l'album, en est le parfait exemple ; le soprano de Donarier laisse vagabonder une note tenue sur un piano qui égraine main droite des goutelettes aigues qui le submerge et l'entraine dans les profondeur.
Le propos est fragile et cristallin, mais il prend de la consistance à mesure que les deux solistes se frôlent. The Visible Ones est comme les icebergs, monolithes en mouvement perpétuel dont on ne perçoit qu'une infime partie qui s'épanche au soleil. C'est le sujet de "The Hidden Ones" qui plonge très largement sous le seuil de flottaison.
La profondeur, il en est surtout question sur le magnifique "Whale Theory" qui constitue indéniablement le sommet de l'album et touche aux lisières du sensible, tout près du silence. Il est au départ impossible de dire si c'est une anche qui siffle ou une corde qui résonne, puis il y a quelques griffures profondes, intenses, ardentes. La ouate des instruments est est si dense et abstraites qu'elle nous pousse vers l'inconnu ; un destin aventureux, où l'on se sent diablement bien.
Un disque rare et sensible.

Et une photo qui n'a rien à voir, sauf Matthieu, evidemment...

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