Parfois, un disque suffit pour lever un voile d'intimité ou pour mettre en lumière un aspect d'une personnalité peu sondable au premier abord et qui semble évident dès que l'on a posé l'oreille dessus. Un de ces disques qui permet de remettre d'autres en perspectives.
The Peacocks, le disque que le saxophoniste François Ripoche propose avec le pianiste Alain Jean-Marie est de ceux-ci. Un rayon de soleil qui n'éclaire pas seulement la journée par sa fluidité et son raffinement.
Le trop rare pianiste a joué avec un nombre si grand de jazzmen américains et européens que les citer tiendrait du bottin : Max Roach, Archie Shepp, Sonny Stitt... Il est de ceux qui ont visité avec abnégation la musique traditionnelle des Caraïbes, mettant à profit ce sens du rythmes fait de soudaines accélérations qui s'incrémentent en un phrasé inimmitable.
Quant à François Ripoche, c'est un habitué de ces pages, tant avec les différents Cubes d'Alban Darche que avec Francis et ses Peintres. La rencontre de ces deux là est ancienne. Elle s'est fait ici dans la quiétude chaleureuse d'une salle du conservatoire de Nantes pour un enregistrement qui prend son temps, sans montage, avec un son clair très proche des instruments.
Cela permet aux deux musiciens de se livrer en toute confiance.
Ecoutons pour s'en convaincre "Bright Mississippi", ce titre de Thelonious Monk qui se joue de "Sweet Georgia Brown" avec malice, comme on démonterait un frigo. On retrouve bien sur ce sens impeccable du rythme qui découpe le morceau en petits éclats cubistes avant de laisser le piano se laisser aller à une course de la main gauche pour retenir des rythmes espiègles. Pendant ce temps le ténor les chauffe à blanc. Un blanc qui se teinte. Il y a dans la main droite véloce et précise de Jean-Marie tout un camaïeu de couleurs que l'on retrouve dans cet échange d'amitiés. 
L'amitié est là, évidente ; elle se pare d'un respect profond et réciproque.
The Peacocks n'est pas qu'un titre de Jimmy Rowles qu'il interprète avec Stan Getz, dont l'ombre plane ici autant que celle de Monk. C'est aussi le paon et les couleurs moirées de sa roue. Elle pourrait bien sur être le gage d'une forfanterie agressive, mais ce n'est pas du tout le cas ici. Même lorsque le duo se lance dans une visite très complice de "Take the A Train"...
La voie la plus rapide pour Harlem ?
Sans doute toujours, mais le chemin le plus délicieux pour remuer tous les atomes de jazz de l'auditeur. Celui qui pourrait, par négligence, oublier que les fruits les plus frais ont aussi des racines.
Pour le paon de Ripoche et Jean-Marie, il est question plus surement des couleurs changeantes des plumes légères dans le soleil. Il darde sur ces deux amoureux du jazz et plus particulièrement du bop lorsqu'ils partent en escapade sur les chemins rompus mais plein de sinuosités des standards.
Ripoche ne cherche donc pas seulement à sonder le rock, la variété et les polyrythmies de guingois avec son groupe Francis et ses peintres ? Tout ceci est différent ?
Non.
Pas plus qu'il est "plus sérieux" ou "moins décalé".
C'est une même recherche profonde et passionnée de ce qui fait l'unité de la musique. Cela passe ici par l'amitié : "Joy Spring" par exemple, morceau de Clifford Brown en compagnie de Max Roach, permet au saxophone plein de velours de Ripoche de sceindre le piano d'une étreinte chaleureuse.
Le saxophoniste contait dans son précédent album avec ses peintres le silence respectueux qui le minait à la rencontre d'Abbey Lincoln avec qui Jean-Marie a enregistré The World is Falling Down avec elle au début des années 90 ; à l'époque ou il a rencontré l'élégant pianiste. On est dans cet album dans le même type de confidence à mots chuchotés, une errance amoureuse au milieu de musiques amies joliments habillées.
Le bonheur est entier.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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