Quand un curieux de musique dans ses premières années s'amuse à parcourir à rebours l'histoire musicale, accompagné ou non, et qu'il s'intéresse au jazz, il n'est pas envisageable qu'il ne passe pas à un moment ou un autre auprès des disques d'Eric Dolphy. Sa position dans l'histoire de nos musiques n'est pas seulement primordiale, elle est centrale.
Une carrière fulgurante, certes, mais incroyablement riche ; on ne fera pas l'affront de tout citer, des collaborations avec Coltrane et Mingus jusqu'au Free Jazz d'Ornette Coleman, en passant par son comparse lui aussi mort trop tôt, le trompettiste Booker Little. Les liens qu'il entretint avec les compositeurs contemporains européens sont également une voie d'approche.
Sans parler bien entendu du Barbecue de Frank Zappa.
Bref, une pierre de rosette qui se lirait sans peine.
Parmi les disques de chevet qui ont contribué à tout ce que vous pouvez lire ici, fruit d'heures passées dans les médiathèques et les émissions de radio du service public prescriteur, il y a Out To Lunch, bien sur, un disque d'une modernité fascinante, qui a toujours fait fantasmer les musiciens de la musique "créative". Notamment le morceau "Hat and Beard", un des thèmes les plus explosivement élégant de cette époque, qui perdure aujourd'hui dans son aspect brillant.
On pense notamment à Chris Biscoe, Willem Breuker ou Myra Melford.
On songera également au guitariste Otomo Yoshihide, certainement pour son approche impressionnante et documentée. Il avait produit cet album dans sa construction identique, parsemant la marche inexorable de l'orchestre d'artefact électriques et d'interactions complexes, où l'on retrouvait notamment le trompettiste Axel Dörner, membre du présent orchestre de la pianiste -également japonaise, mais installée en Allemagne- Aki Takase.
Dans le présent album, « Hat an Beard » est un long périple qui commence par le martellement des basses du piano en lieu et place de la contrebasse dans la version originale ; en résulte une sorte de descente aux abymes au pas lourd, coursé par un orchestre qui n'a de but que de s'agglomérer. Le vibraphone de Karl Berger assume un rôle bien moins rythmique que dans la version de Dolphy, proche de ce qui pourrait être celui du piano.
Takase est une pianiste qui aime pénétrer jusqu'à l'intime, et dans un processus de déconstruction très ouvert,au cœur de la musique de musiciens tels que Duke Ellington ou Ornette Coleman. Pour ce dernier, il est nécessaire d'écouter le grand Ornette Coleman Anthology en compagnie d'une de nos chouchoutes ici, la saxophoniste Silke Eberhard.
Celle-là même qui avec son groupe Potsa Lotsa l'une des plus marquant lecture de l'oeuvre de Dolphy. On y verrait comme une cohérence, à tout cela, tout de même.
Takase propose un voyage à deux pianos dans un dodecatet en compagnie de son comparse Alexander Von Slippenbach, lui aussi versé dans les nombreuses relectures des figures tutélaires du jazz. Signalons juste son Monk Casino, qui est une référence. On retrouvait déjà Dörner comme dans ce So Long, Eric, mais aussi Rudi Mahal à la clarinette contrebasse, dont l'importance est primordiale, ne serait-ce parce qu'il joue de cet instrument éternellement associé à Dolphy. Continuons à relier les wagons : Mahal enregistra il y a 18 ans avec Takase un duo autour de la musique de Dolphy, qu'il faut légitimement considérer comme le squelette de ce So Long Eric, sorti chez Intakt comme la plupart des disques de Takase.
On est vite aspiré par l'orchestre réuni par les deux pianistes. Il y a les habitués, que nous venons d'évoquer ; on peut également ajouter le tromboniste Nils Wogram qui est une sorte de courroie de transmission de l'orchestre entre la rythmique exubérante et les différentes strates de la masse orchestrale. L'exemple de ce solo dans « The prophet », sur lesquel viennent s'agréger les autres soufflants avant de le le laisser découdre le thème mailles par mailles est l'un des plus réjouissants.
D'autres musiciens légendaires sont présents sur cet enregistrement. A commencer par la double base rythmique où l'on retrouve d'un côté Antonio Borghini à la basse (que l'on retrouve avec Dörner dans Die Hochstapler, autre revisite...) et Heinrich Köbberling à la batterie et de l'autre une doublette néerlandaise constituée de Wilbert de Joode (du trio Braam De Joode Vatcher) et de Han Bennink qu'on ne présente plus . Le résultat est saisissant, d'autant que les pianistes vont toujours chercher au plus profond de leur main gauche l'essence des thèmes, propulsés par la rythmique. Sur « Out There », là aussi un morceau central de l'oeuvre de Dolphy, on peut apprécier cette sensation de rythmique puissante sans omniprésence, capable d'emporter en un instant tout l'orchestre.
Il y a de la malice dans ce So Long Eric !. Une recherche des failles, des anfractuosités dans lesquelles on peut glisser un peu plus de densité, des prises de paroles d'une grande autorité de chacun des solistes (la discussion vociférante de Dörner et Mahall sur Out To Lunch »...) qui fait de cet album une vraie partie de plaisir.
Mieux que tout même, qui donne envie de réécouter la discographie de Dolphy.
En boucle.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

01-Forêt