Santa Cruz : Petite ville de Californie construite sur la faille de San Andreas, coincée entre San Francisco connu pour ses Hippies estivaux, et Monterey célèbre pour son festival où Jimi Hendrix fit ses célèbres expériences sur la combustion de la stratocaster. Bourgade qui pourrait être sans histoire, si elle n'avait pas, au mois de juillet 1993 abrité le dernier concert enregistré d'un des quartet les plus affolants de l'histoire récente.
S'il s'agissait de faire une fiche sur cette ville américaine de la côte ouest en direction des géographes amoureux de nos musiques, c'est sans doute ainsi qu'elle se présenterait.
Le concert, il est paru pour la première fois en 1997 sur le mythique label Hat-Hut qui fête ses 40 ans cette année. C'était à l'époque sous forme d'un double album ; le quartet, c'est celui qui regroupe autour d'Anthony Braxton la pianiste Marilyn Crispell et le batteur Gerry Hemingway. A la contrebasse, il y eut une variable. Mais ici c'est Mark Dresser qui tient le manche. Soit la formule la plus enthousiasmante des années 80-90, celle avec laquelle le saxophoniste de Chicago a certainement le plus fait avancer le bouchon de sa pratique compositionnelle, si l'on fait évidemment abstraction de son équipage actuel, le plus abouti, sans doute.
Plongeons un instant dans la construction de la première face de ce disque (deux longs morceaux, survivance vinyle) où les quatre musiciens agissent avec une liberté patinée par la pratique commune. On passe sans cesse d'une masse à l'autre, d'un noyau qui se forme autour d'une structure répétée par l'un des solistes et qui se désagrège alternativement par le silence ou le tumulte. On assiste dans cet album à la quintessence de ce que Braxton désigne comme les Pulse Track Structure, des petites unités écrites chamboulées par l'improvisation soliste ou collective.
Ce concert de Santa Cruz en est perlé.
Le chemin extrêmement construit qui nous mène de la "composition 159", une chimie pure de la puissance du quartet à la "composition 52", qui avec la "composition 40(o)" -également présente- est symbolique de l'écriture braxtonienne de cette décennie permet d'explorer toute la synergie des musiciens. Y compris les liens privilégiés, télépathiques entre tel ou tel, Crispell et Hemingway bien sur.
Une dentelle.
Ainsi le travail extrêmement méticuleux d'Hemingway qui consiste à élargir l'espace et à le colorer tout en laissant la pulsation à Dresser au coeur de la "composition 69f" en est un exemple qu'on pourrait presque qualifier de chambriste, qui préfigure déjà d'autres langages utilisés par le multianchiste dans la dernière partie des années 90. Et puis il y a ce soutien sans faille au milieu du tumulte, du martèlement main-gauche duquel nait un swing lumineux...
On n'en oublierait presque de parler de Braxton, qui plus que jamais joue de vitesse, s'adonne parfois au cri qu'il sait amadouer de douceur. Il y a un premier jet à l'alto qui rappelle ses débuts à l'AACM et ressemble parfois à la lave qui sédimente sous les pieds des habitants de Santa Cruz. Et puis tour à tour un soprano tranchant, une flûte dolphyenne ou une clarinette contrebasse volcanique. Braxton cherche, se cogne, retourne, se glisse dans la mêlée, atomise le propos collectif... La maîtrise est totale
On pourra s'étonner du choix du label orange d'avoir scindé le coffret en deux disques, dont nous n'avons ici que le "1st set", de la même façon que certains pourront regretter l'indexation en deux plages. Mais c'est pour mieux souligner la continuité entre chacune des compositions.
1993 est d'ailleurs une année charnière pour Braxton. Le quartet a 10 ans -si l'on compte l'époque ou John Lindberg était à la place de Dresser- et l'histoire retiendra que le première mouture a été captée à Mulhouse. Quelques heures après ce concert, Braxton allait démanteler  cet orchestre au sommet de son propos pour partir à l'assaut d'autres aventures. Quelques semaines après, il enregistrait toujours pour Hat-Hut le colossal Charlie Parker's Project.
Nous n'avons pas fini de regarder dans le rétroviseur avec lui. et de regarder devant aussi, fort heureusement.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

Errance Brétignolles