Parmi les lames de fond qui parcourent les confins de la création musicale, là où les choses bougent encore et font palpiter nos oreilles plus sûrement que les clapotis mainstream qui cernent notre ennui, il y a chez la jeune génération des musiciens improvisés un intérêt croissant pour la musique minimaliste et répétitive.
C'est ce que nous écrivions dans la chronique du MilesDavisQuintet! de notre chouchou Sylvain Darrifourcq : cette esthétique prend corps parce qu'elle est grandement influencée par la musique électronique, mais chez des musiciens qui aurait choisi de la façonner à la main.
Un artisanat de la boucle conçue avec des instruments acoustiques qui demandent préparation méticuleuse et travail sur le son, utilisé comme un matériau brut qu'il convient de polir, d'arrondir, de caréner. Une mise en circuit qui n'a rien de la mise au pas et est avant tout une manière de réaffirmer un jeu collectif où la pulsation et la spatialisation sont primordiales.
On avait pu s'en apercevoir également dans le duo Tendimite où émarge le contrebassiste Ronan Courty, membre du quintet Cabaret Contemporain, qu'on retrouve ici en compagnie de deux chanteuses suédoises, Linda Olah et Isabelle Sörling, pour un hommage étonnant et plein de fraîcheur à Moondog. La démarche est identique, elle franchit même un pallier supplémentaire dans l'appropriation de la grammaire électronique. Il suffit pour s'en convaincre d'écouter « Do Your Thing », où la batterie de Julien Loutelier et le piano de Fabrizio Rat rivalise de frappes et de sons inouïs pour tinter la limpidité des deux instruments-voix qui oscillent entre la douceur et la rupture ; c'est enivrant.
Ces musiciens, je me souviens en avoir entendu la plupart avec Raphaël Quenehen au CNSM ; la voix de Linda Olah est toujours aussi troublante. Avec sa comparse Isabelle Sörling qu'on a vu cet été aux côtés d'Airelle Besson, elle illumine littéralement cet album.
Cabaret Contemporain s'est fait une spécialité de ces univers, et de ces hommages aux musiciens aux franges des genres, avec une culture évidente de la musique contemporaine. Avant Moondog et ses chansons construites comme des petits mondes indépendants mais intimement liés, c'était Kraftwerk avec Linda Olah déjà, ou Terry Riley avec le duo électronique Chateau Flight. Le groupe a ce vernis pop qui lui permet de donner une touche très sucrée à cette déconstruction opiniâtre de la musique du viking céleste.
Dans la très intéressante version de « Why Spend The Dark Night With You », la guitare de Giani Caserotto transperce le brouillard des voix pour s'imbriquer comme un engrenage fraîchement façonné dans les entrailles du piano de Rat. La musique est méticuleuse quand bien elle apparaît légère, à l'image du mutin « Paris » qu'on croirait tout droit sorti d'un album de Fay Lovski, auquel on rajouterai deux contrebasses tranchantes qui bordent d'acide la petite bluette. Aux cordes percluses d'objet de Courty s'ajoutent celles de Simon Drappier.
Une écoute inattentive pourrait conclure à une certaine légèreté sans conséquence. Mais tout est parfaitement ourlé. On retrouve l'ambiance hypnotique des morceaux de Moondog dans le remarquable « Enough About Human Right », et une puissance de la répétition dans « High on a Rocky Ledge » qui clôt l'album. Cabaret Contemporain nous emmène dans des contrées plus ou moins délaissées et les raccrochent à d'autre.
C'est le propre des musiques qu'on apprécie ici.

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