La première fois où la saxophoniste Kumi Iwase est arrivée dans nos écrans radars, c'était avec le violoncelliste Hugues Vincent, qui partage sa vie entre la France et le Japon.
On a parfois entendu parler de lui dans le périple Kyotoïte de nos amis de Rhizottome. En france, la jeune japonaise a croisé Yoram Rosilio, toujours prompt au rencontre internationales, et s'inscrit dans une musique exigeante, aux franges du Free le plus brut et de la musique contemporaine.
Aux confins de toutes ces choses, donc, ce qui n'est pas pour nous déplaire.
C'est tout l'enjeu du disque qu'elle enregistre en trio avec deux musiciens eux aussi évoluant dans les franges les plus éloignés du spectre. Le Jazz non plus..., paru sur le label anglais Bruce's Fingers s'est trouvé un titre sobrement provocateur, là aussi comme on les aime.
Où placer cette musique où l'on retrouve deux comparses habitués à créer ensemble : la pianiste Edith Alonso, qui fut parait il bassiste dans un groupe de punk avant de s'impliquer dans la musique contemporaine et Antony Maubert, compositeur électroacoustique renommé ? C'est la question non posé auquel répond le titre.
Alors Le jazz non plus ? reste à voir. Lorsqu'aux prémices de "Piste 03" Iwase souffle en cataractes sur un piano martelé et quelques stridences électroniques, il y a une rage commune qui provient d'un creuset improvisé. Mais quelques secondes plus tard, seul un bourdon laisse un signe de mouvement. Tout se dessine alors plus lentement. Ca pourrait être serein, mais c'est presque inquiétant. Le piano préparé laisse parfois quelques rythmes étouffés, les anches crissent par instant, mais c'est un quasi-silence qui vous accueille au centre de ce morceau. Un silence nerveux, pour le moins intranquille, que l'on retrouve également dans la "Piste 06" où le souffle est une vague dans un espace sous-marin.
Il y a une ivresse des profondeurs dans les dispositifs de Maubert. Quelque chose d'obsédant et de submersible dans lequel Kumi Iwase, qui compose par ailleurs nous allons le voir, s'inscrit comme un élément perturbateur, vibrionnant parfois ("Piste 08").
Si ce billet joint deux albums, c'est parce qu'il y a entre eux un trait d'union, et ce trait, c'est Iwase.

Cello Pieces est un album solo d'Hugues Vincent. On avait pu croiser le violoncelliste sur le label ami Improvising Beings en compagnie de John Cuny ou encore de Yasumune Morishige. Le voici seul. Seul face à son instrument et à des dispositifs électronique, sur deux pièces.
Il reprend ses propres compositions, dans "Trois Pièces de violoncelle solo" qui sont autant de décors fugaces, presque des Haïku, qui installent des atmosphères ; on suit "Un papillon qui voltige sur la mer" avec la grâce heurtée d'un archet qui erre sur les cordes, on se perd sur "Une barque dans la houle" qui tangue dans le déluge. Dans ce dernier morceau, on retrouve la noirceur minérale de Fragment. Hugues Vincent est un instrumentiste qui aime à affronter la masse, qu'il érode avec force dans ce disque où l'électricité le rejoint sur "Telle une illusion qui s'enfuit au réveil", d'un autre compositeur contemporain de Maubert, Vincent Laubeuf. Il y a de l'intensité dans ce morceau où le violoncelle, dont le timbre évoque la voix, tonne et se récrie jusqu'à la distorsion électrique.
Mais c'est la pièce signée Iwase qui est à coup sur le sommet de cet album. "Le tumulte du sanctuaire" est un véritable voyage sonore pour quiconque est allé au Japon. Et une furieuse envie de baigner dans cette atmosphère pour les malheureux qui n'ont jamais foulé l'archipel. C'est un bouquet de sensation. Tellurique bien entendu. Urbain forcément, mais pas seulement. Ca commence par un brouhaha lointain, de celui qu'on entend dans le calme précaire des temples, et puis quelques sifflements. C'est parfois indicible, mais Vincent s'y plonge avec délice. Il y a des moments d'apaisement, où le violoncelle avance à tâtons entre les craquements du bois et les tensions des cordes, mais il continue son périple.
C'est quand les voix d'un métro où d'un service quelconque, ces voix constitutives du Japon moderne que l'on pénètre absolument dans le paysage. Vincent danse avec elle, compose avec le mutiple, joue avec le gong du sanctuaire et les psalmodies Shintō qu'on entend ça et là.
L'expérience est intense, aux franges de nombreuses grammaires musicales. Et c'est ce qu'on aime.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

 

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