On en a déjà parlé à deux reprises, de manière détournée d'abord, puis avec la chronique de Open Field où l'on retrouvait déjà la guitare de Marcelo Dos Reis, mais il existe désormais avec Cipsela un nouveau label lusitanien pour nos musiques, et il est tout à fait excitant. Ce n'est pas la première fois que nous l'écrivons, mais le Portugal est une place forte de la musique improvisée européenne, avec des musiciens remarquables, dont on a l'impression qu'il se laissent le temps. Le temps de mûrir, de créer un univers, et d'aller à la rencontre des autres. 
Cipsela en est un des vecteurs. Le guitariste, qui s'occupe également du label, est très proche de nos propres trublions du Tricollectif. C'est ainsi qu'on a pu entendre récemment deux albums avec les Ceccaldi : Deux Maisons, enregistré sur le label Clean Feed, de Lisbonne également, et Chamber 4, sur un label anglais ce coup-ci.
Le monde de Dos Reis est affaire de cordes. Les cordes des Ceccaldi, la contrebasse de Fereira sur Flower Stalk, et puis ici, sur un remarquable Concentric Rinds, les cordes de la harpe d'Angélica V. Salvi. Les deux musiciens ont joué avec Evan Parker, dont Julien Aunos sur Citizen Jazz nous informe qu'il est à l'origine de cette présente rencontre. Heureux que nous sommes !
Enregistré en 2013 dans un gallerie d'art à Porto, avec une qualité qui est une marque de fabrique du label, il nous offre une rencontre absolument libre entre deux instruments voyageurs. Une rencontre sans discussions préalables, qui se jette à peine a commencé "Gravity" dans l'espace infini de l'improvisation : ça commence par une note consonnante, qu'on croirait sorti d'un piano tant elle est pure, et puis ça volette. Les deux improvisateurs sculptent tout doucement le silence, avec une certaine douceur. Il pourrait y avoir chute vertigineuse, il y a au contraire une lente prise de conscience de la ligne de flottaison. Guitare et harpe s'apprivoisent, sans préparation tout d'abord, comme un pas de deux.
Et puis la harpe prend de l'assurance, hausse la voix, sans jamais réclamer la primauté de ce dialogue par essence collectif. Sous les doigts de Salvi, la harpe se transforme, elle mue, ou plutôt se transporte. Ainsi, dans "Spheres", son instrument passe avec un facilité déconcertante des basses les plus fracassantes aux aigus les plus cristallins. C'est tout à tour un piano, une guitare, un alto, mais au plus loin de la harpe, et pourtant tout à fait elle.
Les deux instruments se transportent également de continents en continents. Partant du constat qu'il n'y a pas plus universel que les cordes pincées, on croit deviner ici et là des koras et des kotos, des luths et des mandolines... Ce n'est pas la recherche d'un quelconque folklore, c'est un dialogue polyglotte qui fait usage de toutes les préparations possibles pour pouvoir dialoguer sans barrières, jusqu'aux stridences soudaines de "Surface", sans doute dues à des objets metalliques frottés sur les cordes.
Concentric Rinds est le royaume de la pince à linge. Le royaume de la trouvaille. C'est surtout une magnifique rencontre offerte par deux improvisateurs qu'il faut rapidement connaître.
Tout comme ce label Cipsela, qui réalise pour le moment un sans-faute... Nous aurons l'occasion d'en reparler.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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