Pour comprendre plus aisément Pássaros, The Foundation of The Island, l'album en trio du percussionniste Sergio Krakowski, il faut faire un détour.
Ce qui est pour le coup tout à fait idéal, puisque détour, il est question dans ce disque étonnant qui rend forcément curieux. Alors ce détour, faisons-le. Et pour parler du Brésil de Krakowski, ce Brésil du Choro, ce blues métisse qui a comme figures tutélaires Baden Powell ou Egberto Gismonti, il faut faire un tour du côté du Japon.
Enfin, le Japon de New-York, comme il y a un Brésil.
Le Japon de Ruweh Records, ce nouveau label qui aime tant les rythmes et qui n'a de cesse que de nous interpeller depuis quelques mois. C'est Utazata de Rema Atsumi qui nécessite ce détour. Non pas parce que les musiques ce ressemblent ; ce n'est pas foncièrement le cas.
Mais parce que la démarche est identique : chercher l'hybridation dans l'économie de geste, reprendre les racines dans ce qu'elles ont de plus essentielles pour mieux les bouturer. Repartir d'une sorte de base pour proposer autre chose.
Respecter la tradition en lui donnant de nouveaux habits. Non pas relooker, réinvestir avec de nouveaux langages (« Path of Roses Migration 434_323 », où les percussions comme la guitare, très libres, semblent sortir des basses abyssales du piano.)
Avec le pianiste brésilien Vitor Gonçalves, lui aussi de Rio et lui aussi installé à New-York, et le guitariste Todd Neufeld, qu'on retrouvait sur Utazata ou sur le fondateur Acustica de Carlo Costa, c'est exactement ce qui les animent pour Pássaros, et c'est ce qui fait l'alchimie étrange du trio.
Sergio Krakowski est un des grand noms du pandeiro, le tambourin à clochette symbolique du choro. Installé à New-York, il oscille entre les projets très classiques et les rencontres avec des jazzmen (on songe notamment à Pierre Perchaud ou David Binney).
On le retrouve également dans des musiques aux franges de l'électronique, sans jamais cependant céder un pouce de terrain au folklore. Il en est de même avec Gonçalves. Ancien collaborateur de Hermeto Pascoal, on a pu le voir récemment avec Thomas Morgan et Dan Weiss dans son quartet ou l'on retrouve également Neufeld.
Quant au guitariste, on le retrouve toujours aussi attentif à l'improvisation qui palpite alentour. Il ne tire jamais la couverture à lui, il ne sature pas l'espace.
Au contraire, il la délivre pour mieux offrir des latitudes à ses comparses. Latitudes équatoriales, en ce qui concerne Pássaros.
Il suffit d'écouter la construction magnifique de Pássaros. « Carossel de Pássaros Migration 3322_22322 » pour comprendre la démarche très hybride de D'abord une rythmique hésitante de Krakowski, et quelques notes éparses de guitare. Le silence. Un chaloupement avorté et quelques directions empruntés en virages incessants. A mesure que le piano s'immisce, la rythmique prend forme et force. Se tropicalise à coup de boutoir, sans jamais perdre d'aspect l'abstraction très contemporaine du propos. Et puis même, avec Neufeld au milieu de « Choro de Baile Migration 332_223 », il s'offre quelques pas de danse tout aussi soudain qu'irrésistible. Quelques secondes après, il tisse une toile d'une grande complexité sur « Wayfaring Stranger/Ostinato ».
Partout, le pianiste joue un parfait rôle de rythmicien pendant que la guitare reste cet axe tendu sur lequel les deux brésiliens déambulent.
Un disque solaire et addictif, parfait pour appréhender l'automne qui s'annonce.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

124-Arbre-Léman