Utazata, c'est un peu tout ce qu'on fait ici.
Tout ce qu'on fait entre musigeeks dans tel ou tel lieu choisi, virtuel ou non. Tout ce qu'on fait avec des amis choisis avec quelque alcool à des heures indues de la nuit. Pourtant, avant d'être un disque de la pianiste et chanteuse japonaise Rema Hasumi, Utazata était un terme du XIIème siècle japonais, l'époque du grand poète Kamo No Shōmei, siècle des Arts de l'archipel.
Le même Kamo No Shōmei que celui de Jean-Brice Godet. Et une sensation d'Impermanence identique, même si elle se traduit avec moins de tension.
Non que les penseurs japonais médiévaux avaient anticipé les réseaux sociaux et la mauvaise foi alcoolisée à propose de clarinettistes obscurs, mais le terme définissait -ce sont les notes de pochette de l'album qui nous l'enseignent- les conversations interminables entre le chanteur et son public sur la façon d'interpréter telle ou telle chanson d'un patrimoine immatériel et oral.
Oui, déjà au XIIème siècle.
C'est avec une pointe d'humour et beaucoup d'à-propos que la native de Fukuoka installée à New-York depuis de nombreuses années a nommé ce disque paru sur le jeune label Ruweh Records, qui s'annonce fort prometteur. Car avec son quartet, elle visite certains traditionnels japonais, comme ce magnifique "Goeika", tout en temps suspendu et en gestes précis, attentif au devenir de chaque son. Son jeu de piano, parcimonieux mais très poétique laisse beaucoup de place à la main droite qui fouille la masse du silence à la suite du jeu très caressant de son batteur Billy Mintz, que l'on peut entendre par ailleurs dans le trio de Russ Lossing.
Si "Goeika"est symbolique de l'ensemble de l'album, c'est parce qu'il arrive, dans son appropriation d'un matériel improvisationnel résolument contemporain, à traduire une tradition musicale multiséculaire sans sembler l'écorner. Lorsque Rema Hasumi chante, notamment dans le magnifique "Lullaby of Takeda", sa voix est certes distanciée, avec pas mal d'effet qui lui donne de faux airs pop, mais elle reste dans une forme de perpétuation.
De celles qui font causer pendant des heures. Utazata ! 
Le quartet de Rema Hasumi est typiquement constitué d'une certaine avant-garde que nous aimons par-ici. En premier lieu, on citera le guitariste Todd Neufeld. Déjà remarqué dans l'Andromeda d'Alexandra Grimal, on l'a entendu aussi récemment dans l'Acustica de Carlo Costa. Un point commun entre toutes ces participations, c'est la concentration extrême. L'impression du point de rupture permanent malgré l'économie des gestes. C'est, dans Utazata, l'élément perturbateur. Le vent dans les feuilles. Le propagateur qui n'a pas besoin pour autant de mettre le feu aux poudres.
On retrouve également le contrebassiste Thomas Morgan, un familier des orchestres de Samuel Blaser mais tout comme Neufeld de l'Andromeda d'Alexandra Grimal ; il s'agit plus que d'une coincidence. Il y a entre les deux projets, entre les deux orchestres une correspondance lumineuse qui écrit avec les éléments, les contemple sans chercher à les dominer où à les réveiller. Une sérénité qui prend ses racines dans les chants anciens mais également dans les belles improvisations collectives, à l'instar de "Moon Dissolves Into a Spring Dawn", qui décrit un paysage de manière choral, avec sa multitude de point de vue qui constitue une forme de mouvement dans une image immobile.
Morgan joue ici avec profondeur, une simplicité comparable à celle de la pianiste, dont il est une sorte de double en négatif, constitutif d'un équilibre parfait, qui n'a pas besoin de chaos pour s'imposer. Il en est de même pour le tromboniste Ben Gerstein, qui est invité ici sur trois morceau, notamment "Azuma Asobi" où l'on retrouve également le percussionniste Sergio Krakowski. Un morceau troublant, qui fait parfois penser aux flottements alcalins des disques électriques de Miles Davis qu'on aurait plongé d'un coup au coeur de la musique Gagaku, cette musique de cour du Japon médiéval.
Gerstein, qu'on a l'habitude d'entendre avec Ingrid Laubrock, Tony Malaby ou Dan Weiss, est ici dans son jardin. A tel point que dans certains morceaux, lorsque Hasumi chante, c'est lui qui prend la direction des opérations pour quelques mesures.
Qu'on ne s'y trompe pas : Rema Hasumi conduit un premier disque de main de maître. Un disque troublant dont on ne se lasse pas et qui annonce de beaux lendemains.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

240-Virpi-Sakura