Le label de Brooklyn Ruweh Records est toujours source d'étonnement. Voici à peine un an que ces pages l'évoque, mais il a déjà pris une place à part, tant la musique qu'il propose est troublante, riche, à la fois exigeante et foncièrement charnelle, qui parle immédiatement aux sens.
Le Noumenon du bassiste belge Raphaël Malfliet n'échappe pas à la règle. Installé depuis quelques années à New-York, l'anversois fréquente une scène où l'expérimentation n'est pas un vain mot, puisqu'on a pu le voir notamment avec Pascal Niggenkemper ou Michael Attias. Son approche instrumentale est physique sans être musculeuse, sa basse est garni d'objets ou d'archet pour en étendre les possibilités, à l'instar de "Arcana" où la basse se lamente comme une sirène lointaine, à la fois douce et languissante, dans un contexte très onirique.
Une sirène qui ne se laisserait pas faire et serait prête à affronter, même fugacement, le chaos.
Il faut dire que le bassiste est bien accompagné. On le retrouve en trio avec deux musiciens que nous aimons particulièrement par ici, le guitariste Todd Neufeld (patron du label Ruweh, membre du Andromeda d'Alexandra Grimal) et le batteur Carlo Costa qu'on a aimé aux côtés de Jean-Brice Godet ou de Frantz Loriot, Mais surtout dans son orchestre Acustica, dont on peut ici reconnaître quelques rhizomes : les textures travaillées qui ne rechignent pas au silence, les instruments qui s'emparent de la structure physique, presque minéral du son pour sculpter le moindre relief... Voici un disque qui nous emmène irrémédiablement vers l'ailleurs sans une débauche de moyens extravagante.
Certes les instruments sont travaillés dans leur structure même. Si les morceaux sont souvent longs, permettant d'installer un climat et de le laisser recouvrir le silence comme du sable, il y a parfois quelques brêches où les sons proviennent de sources inconnues. Ainsi "My Name", ou un orage électrique se débat dans un remue-ménage cliquetant de rythme est l'occasion d'entendre une voix lointaine, comme des interférences articulées, sans doute un dictaphone qui interfère avec les micros internes des guitares.
Une manière de rappeler que si tout est lent et méticuleusement pesé dans le disque, une montée de fièvre, quelques sueurs acides sont toujours possible.
Neufeld et Costa sont dans leur élément, la guitare est douce et chaleureuse, s'empare de quelques mélodies simples que le bassiste noircit du son très rond et percussif, comme pour donner de la perspective. Le batteur quant à lui joue énormément de son métallique, que ce soit des crépitement de cymbales ou toutes sortes d'objets percussifs qui évoquent des ondées passagères et inattendues. Parfois il y a des accès de rage, contenue et explosive, qui souligne à merveille la précarité de la quiétude environnante.
Malfliet est indéniablement influencé par des musiciens contemporains comme Stockhausen ou Ligeti. C'est dans le magnifique "Kandy" qui ouvre l'album qu'on le perçoit ; tout n'est que perception d'ailleurs dans cette structure où chaque timbre évoque un élément, qui se nourrit de son environnement et des sons produits à proximité. Il en résulte une atmosphère presque impressionniste, une brume qui laisse apparaître quelques formes qui ne se laissent pas découvrir. C'est une belle expérience offerte par un musicien que l'on ne pourra pas taxer de kantien.
Son noumène ne semble avoir aucune limite, et nous offre l'occasion de se laisser happer par la béance de l'inédit.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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