Pour un agnostique comme moi, l'Epiphanie, c'est quelque chose d'assez prosaïque : une découverte inattendue, un alliance inédite, des wagons qui se raccrochent, une occasion de bouger son popotin et son cerveau sur autre chose que les tubes de rap français qu'il faut aimer quand on est de gauche;
Bref, tout sauf le pain quotidien.
On pourrait ajouter que l'épiphanie, c'est aussi l'occasion de goûter à mon gateau préféré, avec de la frangipane et un morceau de céramique dedans.
Mais on s'égare entre païens.
Epiphany, au sens de Across The Bridge, c'est la septième session de la rencontre transatlatique. Et si Epiphanie il y a, elle est gigantesque. C'est un quartet qui arrive, et ça fait partie de la fête, à être hautement improbable et absolument évident. D'apparence désiquilibré et on ne peut plus stable. Deux chanteurs, un clarinettiste et un batteur.
Un français, trois américains. Deux résidents français et deux citoyens américains. Deux musiciens à l'élégance débraillée aux baguettes et à l'incantation. Deux voix politiques et deux esprits frappeurs.
Quatre musiciens fasciné par un Free Jazz de lutte et deux figures d'une musique qu'on nomme slam par paresse.
Sylvain Kassap, Mike Ladd, Mankwe  Ndosi et Dana Hall : aussi improbable que puisse sembler l'équipage, c'est lui qui transporte et dont la monture est sacrément sûre.
Epiphany, ce sont cinq titres qui claquent comme les fusées d'un feu d'artifice et témoigne en live d'un moment de transe où se croisent les rythmes né d'Afrique, les cris de la clarinette et un discours. C'est le propos féministe de "Where we Learn What Was Happenning où la clarinette de Sylvain Kassap semble naître des tambours de Dana Hall, impeccable de bout en bout. On entend le fantome de Blakey et un son étouffé comme un ney d'orient qui serait passé avec le temps dans de nombreuses pédales électroniques, comme on se roulerait dans la poussière.
La voix de Mankwe Ndosi vient vite. Elle est familière, profonde et douce, avec une légère pointe d'acidité qui lui donne une sorte d'aura. Ce n'est pas le stentor d'une passionaria, Ndosi à l'élégance et le recul nécessaire pour ponctuer sans tambouriner, mais le flow transporte absolument l'auditeur et appuie le props. Ndosi est proche de l'AACM, et son discours construit ainsi que la poésie de son verbe est un plaisir qui s'apprécie sur la durée. La mélopée un peu cassée de "Marlowe's River", alors qu'elle joue avec le timbre éraillé de Kassap en est le plus bel exemple.
Quant à Ladd, sa voix arrive à point nommé. On le retrouve à grogner dans les choeurs avec cette classe insolente, sa voix élimée est toujours une fabuleuse mines d'histoires et de paraboles et sa scansion vaut toutes les beatbox du monde. Il emporte souvent le propos dans des creusets plus explosifs, mais jamais il ne s'oppose.
C'est le propre d'Epiphany, et c'est sa grande réussite : tout au long de la performance, il n'y a pas de pugilat. Il y a un orchestre qui pourrait avoir joué toute la vie ensemble tant il y a de la cohésion. La musique tourne, s'emballe, sort des sentiers battus mais ne déraille jamais.
On est subjugué.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

02-Le-Havre-Chicago