Le batteur lillois Peter Orins, membre éminent du collectif -et label- Circum est un musicien que l'on aime beaucoup par ici. Membre du Circum Grand Orchestra et du trio de son frère Stephan, on apprécie son jeu très coloriste et plein de subtilité. Dans des registres assez différents, il sait donner une profondeur à ses empourprements rock, comme du relief au métal attisé de ses cymbales. Au sein du quartet Kaze, il montre également son talent de composition et sa capacité à propulser le cadre mouvant de l'improvisation libre.
Comme nombres d'aventures qui tangentent cette musique, Kaze est l'histoire d'une rencontre impromptue tout autant qu'improbable qui se transforme en un disque remarquable. Le trompettiste Natsuki Tamura et la pianiste Satoko Fujii sont japonais et inséparables. A eux deux, ils représentent une sorte de fusion de la musique improvisée nipponne faite de mouvement et de frottement, d'influences diverses du rock à la musique contemporaine dans un constant rapport charnel à la musique.
Depuis les années 90, le couple japonais enregistre ensemble du duo au grand ensemble, multipliant les collaborations prestigieuses, de Paul Bley à Tony Malaby en passant par Jim Black. Fujii, avec son background classique très marqué -il suffira de se pencher sur le magnifique et très détaché "The Thaw", de sa composition, pour s'en convaincre- apporte à sa musique, au delà de la virtuosité, un détachement, une impulsion poétique posément construite dans le chaos ambiant. Dans Kaze, Tamura partage l'espace avec un autre trompettiste, le lillois Christian Pruvost, membre du Circum Grand Orchestra et récemment rencontré sur Vazytouille. Cette double approche des trompettes forge le son de Kaze. Rafale, a été co-produit par Circum et et label nippon du couple, Libra. Enregistré en 2010 à Cracovie dans le cadre d'un hommage à Chopin, le quartet visite des sentiments et une puissance griffée par la versatilité des soufflants. Tamura et Pruvost sont impressionnants dans cet album, trouvant sans cesse un terrain commun fait de brisures abstraites entrecoupées d'unissons soudains et de souffles bruts et bâtisseurs.
"Noise Chopin" ouvre l'album dans le lent ravinement du souffle des deux trompettes. Il se muera dans une interprétation presque aphone du "Tristesse" de Chopin (op.10 n°3), devenu fragile, ou plus précisément friable ; à peine tenu par la frappe affirmée et belliqueuse d'Orins... Ce long morceau donne le ton de Rafale, entre vulnérabilité et dureté, entre chaleur et distance, entre construction bruitiste (l'ouverture métallique de "Anagramme" qui expose les possibilités étendues d'une trompette !) et fulgurances harmoniques (la beauté pure de "The Thaw" au centre de l'album, qui se délite comme la mer se retire...). Parfois, dans l'atmosphère apaisée de "Marie-T", signé Orins, les errances poétiques du piano semblent se jouer des artefacts métalliques qui évoquent une électronique fébrile balottée par la mer.
Rafale se terminera sur "Blast" qui fracasse Chopin avec un soudaine colère, le piano mettant ses cordes à nu pour se frotter à une batterie redevenue martelante. Les musiciens de Kaze ne s'interdisent aucun chemins de traverse. On se fait un plaisir de les suivre tout au long de l'album...

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