Il s'est passé quatre ans. Comme le temps file.
Quatre ans entre le premier enregistrement du trio de Sylvain Cathala, le très beau Moonless, et ce nouvel album, Flow & Cycle, que nous avions déjà abordé, quelques jours après son enregistrement, alors même que le trio se produisait à Rouen. Régulièrement, la rencontre avec Sylvain Cathala permet de juger se son évolution, de sa capacité à toujours éclaircir son jeu pour le rendre le plus efficace quelle qu'en soit la complexité.
Quatre ans pour affermir un discours et assouplir encore un peu plus un vocabulaire qui incarne le langage véhiculaire du groove avec une jubilation jamais tarie. Il suffit de ce plonger dans les entrailles de "Wittelsbach", au pivot de l'album pour s'en convaincre.
Le trio semble, à force de frottement, atteindre le point d'ébullition sans forcer, dans une logique naturelle ou le batteur Christophe Lavergne invente perpétuellement de nouveaux chemins. Son jeu est à la fois dans la droite ligne de ce que l'on a pu entendre il y a peu dans Le Cube et beaucoup plus acerbe sans être agressif.
Il est surtout ce type de batteur que n'importe quel trio peut rêver d'avoir, à la fois très présent sans être directif et d'une complicité absolument ahurissante avec Sarah Murcia.
On avait pu le constater dans ce concert du mois de décembre après la conception d'un disque qui s'inscrit dans la droite ligne du précédent, et je l'avais écrit pour Citizen Jazz : "on s’immerge dans une musique urbaine, pleine de profondeurs et de détours, qui met en avant l’écriture très fine de Cathala. Ce triangle aux angles saillants construit sa base solide sur une dynamique d’échanges et de retour constants, de circulations idéales où la clarté des polyrythmies complexes, même les plus bancales, semblent posséder une formidable assise"... On peut reprendre mot pour mot cette phrase à l'écoute de "Constantine" où le ténor caresse une polyrythmie farouche, échauffée par le jeu de contrebasse gourmand de Sarah Murcia (dont on ne peut que conseiller, puisque nous allons en reparler, le disque avec Kamilya Jubran).
S'il fallait ressortir, dans ce collectif, une individualité, ce serait elle. Ô combien !
Je dois confesser que le son de la contrebassiste est l'un de mes préférés, depuis longtemps ; à la fois terriblement musical et opiniâtre, il coule de source avec beaucoup de poésie. Néanmoins, ici, il s'illustre avec une évidence absolue. Voir ce solo au coeur de "Cullinan IX" qui est certainement le sommet de l'album. Là où le trio incarne le mieux sa cohésion d'ensemble, comme cette capacité à digresser sans rupture, à l'instar de Steve Coleman, plus que jamais influence majeure de Cathala et de ses amis.
Flow & Circle s'illustre là, dans cette capacité à donner du mouvement à la musique, à laisser le rythme traverser chacun des solistes pour laisser place à un jeu très collectif. Chacun joue pour l'autre, dans une cohésion remarquable.
Le débit, c'est le jeu clair de Cathala, dont la chaleur semble invariante aux topographies heurtées de Christophe Lavergne. Moonless et sa pochette solaire cherchait la vibration dans cette perpétuation du jour. Flow & Cycle et sa pochette de nuit n'est cependant pas une opposition, mais une facette nouvelle.
Comme au sein de Print, Cathala cherche à porter la lumière la plus infime pour la transformer en chaleur. Ce goût pour les ambiances crépusculaires, il s'illustre -paradoxalement- certainement le mieux dans le morceau "8AM" qui s'ouvre dans une discussion sans limites apparentes entre Lavergne et Murcia avant d'être ordonné par Cathala qui lance le mouvement permanent de "Constantine" qui lui fait suite.
Flow & Cycle est un disque brillant et important qui se comptera certainement dans la liste des meilleurs disques à la fin de l'année. Il couronne quoiqu'il en soit l'un des trios les plus excitant de l'hexagone. Indispensable.

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