Il y a des choix d'alliances qui font saliver. Des évidences, des complicités acquises avant même de jouer une note. L'alliance entre le saxophoniste Emile Parisien et l'accordéoniste Vincent Peirani est de ceux-là. Les deux musiciens ont avant tout beaucoup de chose en commun : une génération, un goût pour la musique populaire passée à la moulinette de leur virtuosité et une approche poétique qui aime à jouer avec les codes.
Si ces deux-là prennent à merveille, et mieux que d'autres, les rayons des lumières médiatiques, ce n'est pas volé. Il est loin le temps ou quelque barbon surcôté disait de l'un d'entre eux que sa musique "ne servait à rien" ; peut-être entre deux s'est-on aperçu que c'était l'inverse et que la musique dudit barbon prenait depuis toujours des bains de naphtaline rancie, ou peut être que l'évidence du talent a balayé toutes les rancoeurs. Les deux musiciens enchaînent succès sur succès, et depuis qu'ils se sont croisé dans le quartet de Daniel Humair fourmillent d'envies et de projets ensemble ; il faut dire que le sax soprano de Parisien et l'accordéon de Peirani ne partagent pas que des timbres voisins. Il y a un rapport au jazz qui sait attraper la tradition pour ce qu'elle est : un formidable vivier commun et un terrain de jeu gigantesque. Tout l'inverse, donc, d'un code de conduite gravé dans la pierre avec un chambellan qui fait les gros yeux et s'étouffe à la moindre incartade.
Voici donc le propos de Belle Epoque, le disque en duo sorti sur le label Act, fidèle depuis toujours à Peirani, qui joue également avec Youn Sun Nah. Enfin, plus que le propos, c'est le mode opératoire. Car dans ce disque où se croise Bechet (à qui le disque devait être au début dédié. Le "Egyptian Fantasy" qui ouvre l'album est phénoménal...) et Ellington, on oublie bien vite qu'il s'agit de morceaux du répertoire. Prenons par exemple le "Temptation Rag" qui nous renvoie au début du XXième siècle.
Evidemment, on retrouve le squelette de ce ragtime, mais les deux musiciens l'habitent avec tellement d'aisance qu'on est projetté ailleurs. Les deux instruments s'amalgament et dans ce coeur palpitant on entend d'autres influences. Celle de Gus Viseur, notamment, lorsque l'accordéon s'envole vers d'autres contrées.
On ne peut s'empêcher de penser à ce que propose Eric Seva avec ses Espaces Croisés... On retrouve chez Peirani et Parisien un goût identique qu'ils développent pour les images, notamment lorsque sont proposés des morceaux originaux.
On restera notamment fort impressionné par la douce écume qui affleure sur "Schubertauster" où après avoir visité la stridence de ses soufflets, Peirani laisse le soprano s'harmoniser à ses basses pour faire tournoyer un lent pas-de-deux.
Mais surtout, les deux musiciens semblent danser sur le fil de l'improvisation sans cesse et sans peur de la chute, avec des sourires bravaches. Vincent Peirani pourrait jouer le rôle du trublion dans le registre des standards, il n'en est rien. Il est au contraire en perpétuelle recherche d'équilibre, proposant sans cesse de nouvelles directions. Le sommet de cet échange réside sans doute dans la poignante interprétation de St James Infirmary (décidément !) qui prend naissance sur le claquetis des touches avant de gagner le souffle du saxophone. Il y a ensuite dans les basses de l'accordéon comme une solennité mortuaire que Parisien semble accompagner de sanglots avant que le thème ne se dessine en procession. C'est certainement l'emblème de ce bel album.
Pour cette musique, décidément, la belle époque est l'instant même.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

17-Poteau