Les aventuriers ne se satisfont jamais vraiment des 88 touches du piano, qui sont suffisantes pour traduire toutes sortes d'émotions, mais pas pour les transcender jusqu'à l'abstraction. Ceux-là aiment à aller aux tréfonds de leur instrument. Sous le capot même, pour aller sonder l'âme d'un instrument qui s'il n'est pas fait de chair et de sang, est fait de marteaux et de cordes, de bois et de métal.
C'est presque suffisant pour le rendre vivant, et peut être même un peu mieux.
Les solos de piano sont des exercices qui font presque partie de la nécessaire panoplie des musiciens ; certains sont un long récital technique à prendre comme un passage obligé ; de ceux là, en général, nous ne parlons pas. D'autres sont une évocation de la culture musicale et de l'environnement proche de l'artiste, une libre errance dans la mémoire, un travelling dans les images mentales de l'instant où le fruit d'une longue préparation scénarisée... De ceux-là, on se régale.
Et puis il y a ceux qui transcrivent des ambiances, des paysages, des images en se concentrant sur les sensations, même les plus charnelles, et qui attendent qu'on s'y abandonne.
Et ceux là, on les adore. C'est le cas Des Pas Sur La Neige, le premier solo d'Eve Risser qui est récemment paru sur le label Clean Feed.
Ce dernier était fort attendu, tant la pianiste donne à entendre depuis très longtemps un univers qui n'appartient qu'à elle, faite des folies acidulées de Donkey Monkey et de The New Songs, de sa participation au Vision 7 de Pascal Niggenkemper (on reparlera de lui très bientôt) ou de l'ONJ Daniel Yvinec ou encore avec Jean-Jacques Birgé. Mais ce solo est sans doute plus proche de ce qu'elle proposait en compagnie de Benjamin Duboc et Edward Perraud, c'est à dire la surface sensible de son clavier perclu d'objets, de pincements, de frappe et de caresses.
En corps laissait paraître cette volonté de donner vie à l'instrument. Ici, le piano ne joue pas à se muer en un autre comparse, batterie ou contrebasse.
Il est lui-même. Multiple, fruit de la concentration extrême de la soliste et de cette volonté d'exprimer l'espace, de troubler le silence pour mieux en exprimer la densité. A l'écoute "Des pas sur la ville", on comprend qu'il faut absolument lâcher prise. Se laisser envahir par les cordes griffées, pas les entrechocs du bois comme autant d'entrelacs, par les sons qui arrivent de toutes parts et qui disent tous ensemble la multitude, le grouillement, l'attention au moindre mouvement.
Dans la ville d'Eve Risser, il y a une aube et un crépuscule, des déplacements incessants entre la main droite qui révèle quelques timbres plus étouffés et une main gauche qui gronde, frappe, mais plus souvent caresse. Il y a surtout divers paysages qui se détachent et vont vivre leur vie en périphérie d'un croquis tracé à main levé par la pianiste. Eve Risser suit son idée jusqu'au bout, l'assume pleinement et la fait vivre avec une maîtrise époustouflante. Sa ville est sans doute une utopie, un dessin naïf comme celui de la pochette... Mais elle est bien vivante.
On en attendait pas moins, on l'espérait même.
L'atmosphère Des Pas Sur La Neige est fondamentalement picturale. Puisqu'il y a rarement de hasard dans ce que propose Eve, on serait bien en peine de ne pas voir un lointain hommage aux Préludes de Debussy. Mais c'est la démarche impressionniste, attentive aux choses et aux bruits de la nature qu'elle convoque plus que son illustre compositeur, dont on croit déceler certes quelques traces gommées, étouffées...
Préparées, au sens du piano.
Il y a dans ce solo des paysages, ils sont absolument intime, fruit des grands espaces et d'un goût pour les Déserts Blancs, exprimé dans sa récente création à Banlieues Bleues.
Les trois titres de l'album ont beau être long, il faut les envisager comme des haikus, des instantanés qu'Eve Risser prend tout le temps nécessaire pour dépeindre. Pour peindre, même, tant il y a dans la geste quelque chose entre le couteau qui donne du relief et le geste preste qui met en perspective la moindre éclaboussure.
La palette de la pianiste est immense : c'est un frottement puissant de l'ensemble des cordes qui zèbre de cliquetis une note suspendue et interminable, c'est une note étouffée, esseulée mais audacieuse qui ponctue des tintinnabulis "La Neige sur la ville"... 
C'est tant de choses qu'il faut des dizaines d'écoute pour en saisir la plupart, et pourtant chaque nouvelle écoute laisse apparaître un nouveau son, une nouvelle combinaison, un détail dans le fourmillement. On songe alors à d'autre solos récemment entendu et ressemble de plus en plus à un manifeste de jeunes artistes affranchis des styles, des barrières, des chappelles et qui n'ont aucune forme de limite à l'utilisation d'une palette étendue qui fait corps avec leur instrument.
Le solo de Rhodes de Jozef Dumoulin -hélas indisponible- est sans doute le plus proche de la démarche d'Eve ; mais l'on pourrait citer l'Acapulco de Desprez, le Solo de Fanny Lasfargues (on les retrouve tous les deux dans le White Desert Orchestra...), le SelfCooking de Metzger (un autre de l'ONJ Yvinec) ou encore le récent album de Vera Kappeler, qui laisse songer que ce mouvement est loin d'être hexagonal mais concerne toute l'Europe. 
On s'en réjouit, surtout si tout ce qui en ressort à la puissance de ce présent disque !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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