La rencontre du batteur Tom Rainey avec le guitariste Hasse Poulsen est un témoignage rare.
D'abord parce que le duo n'est pas une grande habitude de Rainey, qui le réserve plutôt à sa compagne Ingrid Laubrock ; pour Hasse Poulsen, la donne est différente : son récent duo avec Hélène Labarrière, dont nous parlerons très bientôt, prouve qu'il est un habitué de l'exercice. 
Ensuite parce que c'est la première fois que les deux hommes se retrouvent ensemble, dans une configuration qui appelle qui plus est la confrontation : l'improvisation absolue, immédiate, sans filet, qui frotte les instruments bruts sans apprêt ni pré-requis. Pour cela, les deux hommes savent faire. Ils ont suffisamment traîné de chaque côté de la Manche comme de chaque rive de l'Atlantique aux côtés de furieux improvisateurs.
Même si l'on en compte finalement pas, ou très peu, en commun. 
On serait tenté de croire qu'il s'agit de deux mondes qui s'affrontent, qui s'entrechoquent ou qui s'envahissent mutuellement, mais il n'en est rien. On découvre, à peine a-t-on franchi les premières barrières métalliques de l'album qui s'évaporent en dizaines de petit tintements de cymbales, que règne une certaine concorde.
Même si cet accord consiste à laisser aller toute l'âcreté d'une virulence accumulée et chauffée au soleil, et s'entendre pour ne laisser que peu de place au silence. Quand il est là, il est si pesant qu'il demeure presque aussi inquiétant que les bourdonnements des cordes sur les cascades de frappes de Rainey. Une frappe d'apparence machinale, irréfragable, mais qui révèle une finesse dans les temps faibles, et trace surtout les limites d'une improvisation que Poulsen occupe pleinement, même lorsqu'il ne reste que l'écho de ses cordes dans ce drone qui s'éloigne.
C'est tout l'enjeu du long "Open Fist 5" qui s'éloigne d'une forme d'immédiateté des premiers moments pour affronter la masse du silence.
Dans ce morceau, la guitare penche vers le précipice au sommet de chacune de ses frettes, à attendre le prochain tsunami ; on l'entend qui ronronne, lointain, inexorable, plus qu'inquiétant. On s'attend à une tempête, c'est une ondée de petits cliquetis. Néanmoins le niveau monte, presque imperceptiblement. Il enserre avec la malignité d'un grand serpent, et quand les digues sont toutes cernées, elles cèdent non pas brusquement mais par un phénomène de submersion qui fera parfois penser aux expériences de Rainey avec Berne et Ducret.
Notamment au Science Friction avec Craig Taborn... Mais réduit à un ascète Guitare/Batterie et laissant à Poulsen un rôle plus mélodiste, moins planté dans une rage fulminante ("Open Fist 2").
Poulsen, assume parfaitement son biotope rock dans cette rencontre ; c'est d'ailleurs intéressant à ce titre d'étudier le jeu de Rainey.
L'américain, habitué aux guitaristes, est très coloriste quand il s'agit de croiser Mary Halvorson dans ses trios, et beaucoup plus musculeux lorsqu'il est avec Ducret. Ici, il navigue d'un état à l'autre dans une mécanique très subtile qui donne de l'élan à cette rencontre.
Dans cet Open Fist enregistré en Mai 2014 et sorti il y a peu sur le beau label BeCoq, rien ne laisse transparaître les tâtonnements des premières fois.
Open Fist, l'oxymore décrit avec précision ce que l'on entend, il y a à la fois la virulence sèche et sourde du coup de poing, si possible en uppercut et pas loin de la rate, et la main tendue qui peut tout à la fois signifier le secours et la gifle... Et même tout cela en même temps. C'est en ce sens que BeCoq ne déroge pas à sa ligne en faisant paraître cet album très sombre et tout à fait libre qui n'hésite jamais à devenir bruitiste.
En sept plages denses, irrespirables parfois tel cet "Open Fist 4" ou un flux électrique et un roulement de tonnerre cohabite jusqu'à se désagréger dans des éclats de cordes à la fois stridents et impulsifs, les deux hommes déconstruisent ensemble leurs univers respectifs.
Passionnant.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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