Ce projet d'Eve Risser vient de très loin. Pas seulement parce que les contrées Qu'elle visite avec son White Desert Orchestra sont des paysages lunaires qui n'existent que très peu sous nos latitudes, mais aussi parce que cela fait des mois que ce disque couve, qu'il revient comme une obsession dans le jeu et la trajectoire on ne peu plus rectiligne de la pianiste.
Autant le dire tout de suite, afin de ne ménager aucun suspense, le résultat est à la hauteur de l'attente, et j'endosse absolument ce qu'écrit mon camarade Matthieu Jouan dans Citizen Jazz. C'est un disque qui vient de loin parce qu'il s'est laissé le temps et laisse le temps à ses musiciens d'installer un climat à la fois aride et luxuriant. Chaque son, chaque frottement est à l'origine d'un véritable écosystème que Risser organise avec un talent scénaristique évident. Il puise ses racines dans une esthétique multiple et complexe qui va de la musique contemporaine aux expérimentations électro-acoustiques tout en gardant les nutriments d'orchestres où Risser s'est épanoui. On pense notamment au Vision 7 de Pascal Niggenkemper dans un morceau comme "fumeroles".
Mais Eve Risser avait de son côté préparé le terrain avec Des Pas dans la Neige, son solo tout en épure proposé l'an dernier. C'est en partie le décor de fond dans lequel s'ordonne ce tableau.
Les Deux Versants se regardent, longue procession de dix pupitres dans un environnement balayés par les vents et ensoleillé jusqu'à l'éblouissement est de ces disques qui vous assoit. Mieux, il n'a nul besoin de brutalité pour le faire : il emplit simplement l'espace  avec majesté et immuabilité. Il est, à l'instar des montagnes que l'on observe de la vallée ou à l'inverse du bord du précipice.
A la naissance de la gorge, entre les deux versants de la faille ; l'écrit et l'improvisé, intimement entrelacé, l'un ne pourrait pas exister l'un sans l'autre. Ils se répondent comme l'écho, entre le trombone de Fidel Fourneyron et la clarinette basse tellurique d'Antonin-Tri Hoang.
Il est pourtant difficile de ressortir une individualité de cet orchestre, dont les noms sont parmis ceux que l'on cite le plus souvent en ces pages. C'est la dynamique d'orchestre qui saisit à la première écoute d'un album où l'on constate une forte présence de musiciens proche du Coax Collectif. A commencer par le trio Sylvain Darrifourcq / Fanny Lasfargues / Julien Desprez qui formait le groupe Q, quelques années auparavant. On ne retrouve pas la rage de cet orchestre ici, mais certaines griffures érodent l'ensemble avec la même ardeur, et c'est une base souterraine, un noyau sur lequel Risser s'appuie beaucoup.
Bien sûr des individualités sont notables. il y a la chaleur de la trompette d'Elvind Lønning qui émerge du sol comme des geysers sur la longue pièce qui porte le nom de l'album. Evidemment, il y a le basson de Sophie Bernardo qui joue à merveille la complémentarité des timbres dans un orchestre où les six soufflants dominent. Son entente avec Sylvaine Hélary notamment sur "Earth Skin Cut".
On pourrait aussi citer Julien Desprez, dont l'électricité figure la main de l'homme, qui terraforme et malaxe la masse orchestrale non à grand coup de boutoirs mais  à force de lentes érosions au milieu des slaps et des pierrailles du piano ("Eclats"). Mais c'est l'orchestre qui compte, son aisance dans un morceau comme "Shaking Peace" où le piano prend les devants, lui qui reste assez en retrait tout au long de l'album.
Nous avons été beaucoup dans le registre minéral, mais c'est exactement la sensation principale : la pierre sur laquelle se pose la mousse, qui subsiste au temps et à son érosion. La pierre qui se polit comme un galet où s'effrite en une multitude de petites pointes. La pierre qui ruisselle, s'épanche, s'éboule. La pierre qui se taille aussi, et peut construire des cathédrales. Eve Risser est une des grandes bâtisseuses de nos musiques ; sa démarche s'inscrit dans une sensibilité assez proche de ce qu'Olivier Benoit peut lui aussi développer avec son ONJ. On notera incidemment que sur les dix musiciens, quatre sont membres des deux dernières moutures de l'orchestre national de Jazz (Risser était de l'ONJ Yvinec). C'est dire l'excellence de la scène hexagonale. C''est réjouissant.
Ce disque est une claque, il est indispensable et addictif. Vous pouvez creuser à la manière des spéléologues, vous y trouverez toujours une cavité nouvelle. Magnifique.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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