On connaissait les variations pour porte et soupir, les concertos pour la main gauche, les guitaristes permanentés qui jouent comme des pieds.
Mais c'est la première fois, sans conteste qu'il nous est donné d'entendre une « Suite pour la troisième oreille ».
C'est pourtant ce que nous proposent le violoniste alto João Camoes et l'électronicien (et ingénieur du son) Jean-Marc Foussat pour un album étrange et inclassable, comme on les aime. A la face du ciel ! N'est pas le premier album en commun. On se souvient de Bien Mental, en trio avec l'accordéoniste Claude Parle, sorti sur le label Fou Records.
Là, le duo sort son album, conçu en deux plages/deux faces comme un vinyl sur le label portugais Shhpuma, qui avait déjà sorti il y a quelques mois le très intime solo de Luis Lopes. Un label distribué par Clean Feed qu'on peu raisonnablement résumer en une unité de recherche sur les sons et les émotions, exploité à merveille par chaque crin de l'archet de Camoes et chaque filtre, chaque sifflement, chaque cliquetis des machines de Foussat.
Quelle est donc, alors cette fameuse troisième oreille ? C'est précisément la question à laquelle tente de répondre le grain si précis, si plein d'émotion et de sensation de l'alto et le chant perçant des machines.
On la perçoit, finalement assez rapidement, cette troisième oreille, elle n'est pas reliée au cerveau ; elle réagit à d'autres stimulis. Elle sursaute au crissement de l'archet, elle tremble au gré du souffle synthétique qui perturbe les timbres et dépasse tout champs connu. Elle féraille pour le pas être bousculer par la tension alentour. Elle vibre, elle encaisse.
Cette oreille, elle est foncièrement tripale, et lorsque c'est des tripes qu'il s'agit il n'y a plus rien de rationnel. Alors l'alto peut s'évanouir comme après une trop longue course à bout de souffle, L'électronique peut se mettre à siffler jusqu'au seuil de la douleur avant qu'on s'aperçoive que cette satanée oreille est fièrement planté dans le ventre, là où ça chatouille et là où ça cogne.
Là où ça chamboule aussi
Ce que nous propose le duo en deux titres d'une vingtaine de minutes chacun c'est de prendre le temps pour travailler, éroder, poncer les sons jusqu'à les sculpter parfaitement. Tout ceci n'est pas censé donner un objet parfait, mais au contraire façonné par de nombreux morceaux grumeleux, au relief incertain et imprévisible.
On le retrouve également dans « Mécanique Verte », le second morceau, où l'ambiance est plus souterraine, sous-marine plutôt, où l'on est balotté comme des algues impavides. C'est pesant sans être tendu, obsessionnel sans être accompagné de mal être.
C'est un bouquet de sensation que cet album singulier. Il se rapproche d'une certaine conception de la musique contemporaine, notamment dans la spatialisation des sons, mais A la Face du Ciel ! éloigne toute cérébralité. Le duo touche là encore aux tripes. Il faut s'abandonner, accepter de divaguer, ressentir dans ce que cela peut avoir de réptilien.
Alors on apprivoise sa troisième oreille ; et c'est elle, renversement final, qui a de nombreuses choses à nous confier.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

32-MSM