Les premières secondes de My Tongue Crumbles After, premier disque solo du contrebassiste Sean Ali ressemblent à la pochette. Une route sombre, déserte, éclairé par des phares glauques, ou tout comme rien peut arriver. Une sorte de mélange entre passivité impatiente et trépidations vides.
Un temps faible, sans doute, mais qui promet des moments plus tendus. Ils arrivent vite : dans les scories des sons enregistrés qui nimbent la contrebasse sur "Salutations", des cris d'animaux lointains, dont vite on ne sait pas s'ils sont là pour accompagner ou pour d'autres tâches hostiles, tant ils se fondent et amplifient les va-et-vient de l'archet sur les cordes.
Ce n'est pas un tumulte qui attend au détour d'un tournant qui plonge dans le noir, c'est une pluie drue de crissements organisés, de voix étouffées filtrées par le son lointain d'un lecteur à cassette, c'est une puissance soudaine, qui ne retient rien sur son passage mais va chercher au les sons au plus profond des atomes et des objets.
Sean Ali n'est pas le musicien new-yorkais le plus connu dans nos contrées, il a pourtant une discographie assez dense, notamment avec des musiciens qui cherchent l'expressivité des sons dans la musique improvisée sur la côte Est et en Europe. On citera des musiciens comme Frantz Loriot, avec qui il a participé au Systematic Distortion Orchestra aux côtés de Pascal Niggenkemper. On citera également le Carlo Costa Quartet ou diverses formations avec Flinn Van Hemmen, Ben Gerstein ou Sandra Weiss. 
Ces musiciens, dans leur démarche comme dans leurs collaborations communes sont devenus comme une famille. On aime décidément bien prendre de leurs nouvelles.
La contrebasse est alors plus qu'un instrument, c'est un prolongement du geste, un générateur de sensations qui n'a pas besoin de pédales ou de boutons mais réagi à chaque objet, à chaque frappe, à chaque pression plus ou moins classique sur chacune de ses surfaces. A ce titre, un morceau comme "Beneath The Cobbles", ou les cordes se dédoublent en de multiple cris, en des voix discordantes qui sont mis au pas par un archet cogneur.
Sean Ali et sa contrebasse sont dans une relation passionnelle qui parfois déborde, du cadre comme des usages. Le disque, paru sur le label étasunien NeitherNor (on est tenté de dire naturellement !), est un carnet, un road-movie de cette relation fusionnelle.
L'enregistrement est court, à peine plus d'une demi-heure, mais pouvait-il en être autrement ?
"Queens Gothic" en est le symbole.
Le morceau, ramassé à l'instar des sept autres commence dans une sorte d'indolence du crin que frappe l'archet, d'abord lentement puis de plus en plus fort, de quoi mettre les cordes en sympathie. Et puis peu à peu, elles se mettent à piauler, d'abord avec retenue puis comme un déferlement qui s'arrête net. Sean Ali garde la maîtrise en toute circonstances, même lorsque les sons de stentor semblent plus forts. Il domine.
On rapprochera ce disque au solo qu'a pu proposer Pascal Niggenkemper il y a quelques temps chez Clean Feed. Il y a, indéniablement, une véritable émulation. On retrouve quelques artifices en commun, comme l'usage de ce lecteur cassette qui apporte de l'étrangeté et raconte presque une histoire sans mots intelligibles ("Heartstack"). Mais Sean Ali utilise moins de corps étrangers. Le son de sa basse est d'abord façonné par les mains et le crin ; il en découle un disque envoutant, comme on les aime vraiment.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

06-Autoportrait